16 juin
La littérature de course s’imposera un jour comme un genre littéraire.
À chaque fois que je vois une voiture arrêtée au milieu de nulle part, sur le bord de la route, l’habitacle vidé de son conducteur je pense : on a trouvé un endroit bien pour déféquer, c’est bon à savoir. Quand je tombe nez à nez avec une poussette ou un landau abandonné sur le bord d’un chemin (c’est arrivé plus d’une fois ces derniers jours), je pense : faites que le bébé ne se trouve pas à l’intérieur… Plus loin, derrière un grillage, au bout d’un jardin, on a placé trois chaises d’extérieur face à la départementale, comme en prévision d’un spectacle routier ou d’une course de côte. Sur l’autre bord de cette même route, un épouvantail humain arrose ses végétaux. Pourquoi ne m’arrose-t-il pas ? Je finis par couper court et ne pas remonter vers P. via la ferme solaire, ça va bien. J’ai couru 1h05 de temps pour 9,77km de distance. (Guillaume Vissac)
Je cours 57 minutes. J’abrège ma course, essoufflé.
- Des pratiquants de longe-côte, des nageurs de crawl, des marcheurs.
- Une femme contemplative, assise sur le sable, la tête parfaitement alignée avec les trois bouées qui délimitent la zone de baignade.
- Le poste de secours a été installé.
- C’est jour de « challenge inter-entreprise » : sur la plage, des terrains de volley, un barriérage conséquent en plusieurs points de mon parcours, une petite foule bruissante au stand distribuant du café à côté de l’école de voile.
- En me doublant à vélo, un garçonnet dans son siège-enfant s’enquiert de ma bonne forme : « Bonjour ça va ? » Ça va, merci bonhomme.
- Un compteur de trafic a été posé sur le chemin juste avant la digue. Je m’applique à courir dessus.
- Le distributeur d’huîtres est réparé, et revenu dans son abri.
J’accompagne sœur et mère à l’hôpital. Dans la boîte à livres de la salle d’attente du service d’oncologie, je trouve De la conversation de Théodore Zeldin et ça, c’est une bonne surprise. Je l’embarque.
Mon rendez-vous téléphonique de la soirée tourne court à cause d’une importante panne de réseau. Impossible d’appeler quiconque.
17 juin
Nous échangeons un, puis deux, puis trois mails avec mon rendez-vous avorté d’hier pour caler un nouveau rendez-vous, avant d’admettre que nous sommes l’un et l’autre présentement disponibles et de nous appeler. Nous sommes bavards.
Tôt dans la matinée, je ferme portes et fenêtres de la maison. Première vague de chaleur.
J’ai tendance à l’oublier mais il tombe dans ma boîte mail avec une régularité métronomique, mon pensum délibératif mensuel. Je m’y attelle aussitôt.
C. et moi nous transformons en jury factice pour entendre E. répéter son oral.
18 juin
Il fait chaud, je respire mal, je dors mal.
Je cours 41 minutes, une course délibérément raccourcie.
- Formation inédite : les oies volent en J.
- Sur le chemin côtier, un orvet sans tête.
- Un moucheron vient s’abreuver dans mon œil larmoyant.
- De paisibles cyclotouristes démarrent leur chevauchée et s’enfoncent dans la chaleur.
- Je fais demi-tour plus tôt qu’à mon habitude, il fait déjà trop chaud.
Je fais comme chez moi, j’ouvre les volets de la Maison des Écritures pour faire le jour et entendre une résidente me parler d’insomnie.
J’émerge difficilement d’une sieste en début d’après-midi.
Je finis mon pensum délibératif mensuel.
En fin de soirée, nous allons tremper nos pieds dans l’eau. Je ne suis toujours pas baigné cette année.
19 juin
Situation d’attente : je fais les cent pas dans un hall où la seule distraction possible est la consultation du plan d’évacuation. J’essaie d’imaginer les pièces et leurs usages.
Passage à la librairie pour récupérer une commande, Mon corps n’obéit plus, de Yoann Thommerel.
Sieste, pensum, portrait de Stanislas, mon interviewé volubile.
E. nous gratifie d’un petit récital improvisé à la guitare. C’est mon meilleur concert de l’année à ce jour. C’est d’ailleurs le seul.
J’ai la flemme de poursuivre ce journal.
20 juin
Je cours 58 minutes, de bonne heure et sans le dernier tronçon sur la digue parce qu’il fait déjà très chaud.
- Un tracteur ratisse la plage.
- Les animaux mascottes ont fait leur retour : les enfants pourront dire désormais si leurs parents les ont perdus près du perroquet, du panda ou du dauphin.
- Un jeune cycliste dort sur un banc, son vélo harnaché de cannes à pêche.
- Ça sent le vinaigre blanc, et un peu plus loin, le thym.
- J’évite in extremis un cycliste caché dans le seul coude aveugle de mon itinéraire.
- Je cherche l’ombre mais elle est rare.
Les journées caniculaires sont longues, la maison est tôt fermée pour ne pas laisser entrer la chaleur, mais il fait chaud quand même, et on se sent vite accablé.
Je file faire les démarches pour une location de voiture.
Nous allons prendre un peu d’air frais sur la plage, en soirée, jusqu’au coucher du soleil.

21 juin
Nous sommes levés aux aurores pour profiter de la fraîcheur et déménager F. à Angoulême. Nous l’avons pas fait cinq kilomètres qu’un voyant s’allume sur le tableau de bord. On décide que ce n’est pas important.

F. a plus d’affaires que prévu, notamment des trucs encombrants ou malaisés à caser. A mesure que le coffre de la camionnette remplit, j’ai peur qu’il ne se révèle trop petit. C’est une partie de Tetris, qui oblige à vider et réorganiser plusieurs fois l’agencement des cartons. Nous parvenons faire entrer l’essentiel. Café, croissant et nous sommes de retour chez nous.
Je rapporte la camionnette de location. Dans la boîte à livres de la grande surface, je prends un titre de Louis-René Des Forêts, un petit format intriguant et un livret de la collection Tracts, par Xavier Gorce.
On touche à la fin de ce premier épisode de canicule.
Dans la rue du marché, en soirée, un unique groupe avec un saxo tente d’insuffler un peu d’esprit de fête de la musique (mais ce n’est pas très convaincant.)
22 juin
Je me suis relevé dans la nuit pour avaler une cuillère de miel et tenter de calmer une quinte de toux. Assis dans le fauteuil du salon, tandis que le miel coule, je me dis que les lumières de la ville ne sont plus éteintes la nuit, et commence à ruminer des pensées amères sur le peu de consistance des convictions écologiques de la municipalité. Et sous mes yeux, les lumières s’éteignent, pour mieux me faire taire.
