Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juin, semaine 26 – Tétine, pelote, cocotte

23 juin
Je cours une heure et cinq minutes.

  • Un homme manœuvre un imposant camion-citerne pour reculer dans une très étroite rue, mais il le fait depuis l’extérieur de la cabine, à l’aide d’un boitier de commandes à distance.
  • Objet perdu : une tétine. Si vous la cherchez, elle est sur le parapet, près de la digue.
  • La température s’élève sitôt les petits nuages déplacés.
  • Le bac à marée a été enlevé.
  • Un couple de cyclotouristes allemands cherche son chemin.

S. me rappelle par SMS qu’elle a des livres à me rendre.

Je rédige rapidement une newsletter.

Je retrouve S. à la médiathèque, qui me rend mes petits bouquins et me fait don d’un énorme pavé, les Microfictions II, de Régis Jauffret. Je réalise pendant que nous discutons que je n’ai pas payé mon stationnement. Je pourrais le faire à distance mais je voudrais d’abord m’assurer que je n’ai pas déjà une prune, auquel cas il n’est plus nécessaire de me précipiter.

Pas d’amende. Je retourne à la médiathèque. J’emprunte :

  • un livre que j’ai déjà lu, et déjà réemprunté,
  • un livre que je ne suis pas certain de ne pas avoir dans ma bibliothèque (vérification faite, il y est),
  • un livre que je viens de rapporter sans l’avoir lu et qui vient d’être remis en rayon.

A la B.U. voisine, j’emprunte :

  • un livre que j’ai déjà emprunté et lu,
  • et, quand même, un livre que je n’ai jamais lu ni emprunté.

Le klaxon d’une voiture dans la rue se déclenche de manière intempestive et régulière. Un voisin a glissé un mot sur le pare-brise, demandant de régler ce problème.

24 juin
Quintes de toux nocturne, agaçante, vaincue à coup de miel et de lait.

Toute la journée, j’ai cherché par quel bout dérouler la pelote pour entamer le portrait d’une résidente à la Maison des Écritures. Je suis allé chercher un bouquin que je lui avais recommandé lors de notre entrevue, afin de voir s’il pourrait m’inspirer. Et ça m’inspire. Il a suffi d’une liste pour amorcer l’écriture. Le portrait s’écrit ensuite en un couple d’heures, en fin d’après-midi.

25 juin
Je cours 50 minutes, en omettant le premier segment de mon itinéraire.

  • Une vedette au loin trace un sillon parallèle à l’horizon.
  • Contenu parsemé d’une poubelle soufflée par l’orage de la nuit : carton de pizza, opercules de pots de yaourt, barquettes de salades industrielles, poche de chips, feuilles de plastique diverses.
  • La traîne de nuages agit comme un couvercle sur une cocotte. La chaleur est suffocante, courir n’est pas plaisant.

Un premier rendez-vous ce matin, avant un passage à la librairie, puis une visite d’appartement pour R. en début d’après-midi. (Un appartement pour un, relativement cher compte-tenu de la surface et de l’espace, mais en plein centre-ville. L’affaire est faite.) A la suite, un second rendez-vous dans un service municipal, dont l’impréparation est patente.

26 juin
Il n’est pas certain que nous passions l’été, financièrement parlant. Je reçois la newsletter du Pass Culture Pro, destinée aux « acteurs culturels », et qui nous donne pour conseil : « Misez sur le gratuit et les sorties sociales ». Ceci explique peut-être cela.

Nous somme quatre à la plus petite cérémonie d’obsèques à laquelle j’ai jamais assistée. Avec les deux agents municipaux et les employés des pompes funèbres, les personnes chargées de la cérémonie sont plus nombreuses que celles qui accompagnent la défunte.

Je passe l’après-midi à rédiger des articles.

Les jeunes parisiens de la maison secondaire voisine débarquent et on entend plus qu’eux.

27 juin

S’il fallait chercher un peu de méthode dans mon travail, on pourrait dire que ma seule méthode c’est d’oser jeter, de jeter tout ce qui ne m’enthousiasme pas, c’est à dire la très grande majorité de ce que j’écris. (Violaine Bérot, dans Diacritik)

J’ai aussi cette impression, que le travail d’écriture consiste davantage à enlever de la matière qu’à en ajouter. En ce sens, écrire se rapproche de la sculpture, davantage que de la peinture.

28 juin
Le soleil est encore bas, mais déjà chaud. Je change mon itinéraire pour rester le plus possible à l’ombre. Malgré cela, j’ai vite trop chaud et j’arrête ma course après 50 minutes.

  • À cette heure matinale, la plage est déjà bien occupée.
  • Une voiture tunée « camouflage urbain », avec plein de petits triangles bleu et gris et, recouvrant les appuie-tête, des cagoules de gangster.
  • Des enfants ratissent la plage sans conviction avec leur poêle à frire de chercheurs de trésor.
  • Le chemin alternatif que j’emprunte est en meilleur état que cet hiver.

Je ne suis encore jamais allé dans le village où je conduis E. pour un anniversaire. Je traverse la campagne, ça sent le blé. Je traverse des lotissement sous la canicule. Je passe à quatre reprises à côté d’un chat mort au bord de la route.

29 juin
La chaleur à venir est déjà sensible. C’est un crève-cœur de fermer les portes et fenêtres dès 9 heures mais il semble ne pas y avoir d’autres alternatives. Dans les plis des rideaux, les insectes domestiques aussi cherchent l’ombre et la fraîcheur.