Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juin, semaine 27 – Bosquets, carcasse, baudruche

30 juin
Je cours 58 minutes, en suivant un itinéraire à l’ombre.

  • Quelqu’un a déplacé nuitamment le transat d’un restaurant de plage au plus près de l’écume.
  • Dans l’eau déjà, des baigneurs et des longe-côte et il n’est que 7h30.
  • Je frôle des bosquets vibrionnant d’abeilles.
  • Objet perdu : une Crocks enfant, seule.

Le pensum délibératif mensuel de juillet arrive plus tôt que prévu, je ne l’avais pas anticipé. Il s’ajoute à un programme de travail déjà chargé.

La chaleur dans la maison cloîtrée embrume l’esprit. Quand je décide que c’est la fin de ma journée de travail, j’ai l’impression de ne plus être capable de réfléchir.

Les températures s’inversent vers 19h. Il fait 29° dans la maison, 30 sur la terrasse mais avec un souffle d’air. Il est temps de tout rouvrir.

Baignade.

Je tombe de sommeil dans le canapé du salon. Je n’entends même pas l’équipe cinéphilique rentrer vers une heure du matin.

1er juillet
Travail sur le pensum délibératif mensuel. Travail sur des articles.

Nous sommes quatre pour aller chercher notre commande de quatre pizzas.

Baignade soleil couchant.

2 juillet
L’épisode de canicule semble passé, nous concernant.

Je cours une heure et cinq minutes.

  • Une femme s’est délimité avec un tapis un mini-espace de couchage sur la plage, et y dort en effet.
  • Un cycliste avec un mini-rétroviseur clipsé sur la visière de sa casquette (un rétrovisière ?)
  • On pellette du sable, de la promenade vers la plage. Sisyphe travaille dans un chantier d’insertion. Il suffit de l’imaginer heureux.
  • Près de la petite plage, des femmes parle d’une carcasse animale en décomposition, qui était sur le sable il y a peu.
  • Quelques mètres plus loin, deux motos de la Gendarmerie, mais elles semblent plutôt stationnées pour un café.
  • Une masse blanche indistincte au pied du portail de la réserve naturelle. A l’approche, c’est le pêcheur-cycliste qui dort à la fraîche sur la digue.
  • Je croise la chienne Valda et j’ai peur qu’elle me chique encore les mollets, mais non, elle a grandi, ces jeux ne sont plus de son âge.
  • Un couple coordonné se gratte conjointement les mollets.
  • Je double une lente cycliste.

Je suis pris pour exemple de personne aux loisirs simples : courir, lire, écrire. Le constat est objectif, mais je ne parviens pas à décider si j’en suis vexé ou flatté.

La lecture est un point précieux de réconciliation avec la parole, face à l’insondable bavardage du monde.

Tout devrait pouvoir se dire en une phrase.

Ma journée est faite.

Guillaume Vissac :

Je devrais m’inquiéter de commencer projet sur projet d’écriture, d’ajouter aux chantiers les chantiers, sans en finir aucun, préférant à une forme de postérité le bien-être immédiat de qui vit littéralement de son écriture (c’est-à-dire accomplit précisément, sans autres contraintes extérieures que celle de son désir d’écrire, ce qu’il souhaite sur le moment écrire), mais je ne le peux pas.

Je travaille sur quelques brèves.

Le rendez-vous dans le service municipal commence avec quinze minutes de retard et se termine dans un flot désordonné d’informations.

Sur la rocade, au retour, deux accidents automobiles, coup sur coup.

Je rentre fatigué mais E. nous a proposé de cuisiner le dîner.

Cela faisait plusieurs mois que je n’avais pas bu de vin (et ça ne me manquait pas.)

La gaufre prise chez le glacier n’est vraiment pas terrible, pâteuse au lieu d’être moelleuse, et informe. C’est une pâte gaufrée, mais pas une gaufre.

3 juillet
Je m’accorde une pause et vais voir Les Carnets Adjani de Cyril Brody avec E. Ce sera ma participation annuelle à cette édition du Festival du Film.

Sur le parvis de la gare, nous discutons de nos projets d’édition respectifs avec E.

Le temps des vacances va être long pour la dame qui vient de s’asseoir, exaspérée, devant moi dans le train et je la comprends : les pétulantes retraitées avec qui elle voyage m’insupportent déjà et je ne les côtoie que depuis trente secondes.

Dossier E. posté, le cachet faisant foi. Dossier F. terminé.

Marche sur la plage, soleil couchant.

4 juillet
Je cours une heure et quatre minutes.

  • La balayeuse municipale expire au moins autant de poussière qu’elle n’aspire de sable.
  • Une femme prend un café sur la plage devant l’estran.
  • Une femme prend un selfie sur la plage devant l’estran.
  • Un chercheur de trésor avec sa poêle à frire balaie le sable mouillé.
  • Un cabanon a été installé sur le chemin.
  • Au bout de la digue, des petits ballons de baudruche au sol, vestiges d’une soirée gaz hilarant.
  • Un ornithologue prend des photos au téléobjectif. Je me demande si sa motivation première est l’ornithologie ou la photographie. Comme il est vêtu d’un pantalon et d’une casquette « camouflage », j’opte pour les oiseaux.
  • Un couple de cyclotouristes petit-déjeune sur un banc. Lui est complètement hirsute, cheveux et barbe.

Je prends le train avec F.

J’aperçois S. et A. mais je n’ai vraiment pas le temps de leur parler. On se salue d’un trottoir à l’autre et un bus nous sépare opportunément.

J’installe ma guirlande, l’atelier commence et ça fonctionne plutôt pas mal. Un homme me raconte le souvenir du steak d’âne que son père ou son grand-père achetait pour lui dans la rue du Port. Aujourd’hui, plus de boucherie depuis belle lurette dans cette rue, et je ne connais personne qui mange encore de l’âne.

Une femme jette un œil sur mes cartes postales et mes propositions d’écriture et persifle : « C’est complètement nul. »

Je croise L. à la gare.

Je tombe de sommeil en attendant le retour de l’équipe cinéphilique du jour (C. et E.), mais je me coucherai qu’une heure et demie après leur retour, et le récit de leurs séances.

5 juillet
Mystère de la vie drosophile : je suis en permanence dérangé par deux mouches, jamais plus, tandis que j’en tue au moins cinq. Sitôt une occise, une autre prend la relève.

Je lis Le Paris de Perec de Denis Cosnard. J’apprends que Perec avait des habitudes cinéphiliques Rue Larochelle, et l’existence parmi ces amis de jeunesse d’un quasi-homonyme, Philippe Guérinat. Surtout, je passe de longues minutes sur une photo qui montre Perec entouré de jeux, dont au moins deux puzzles, et parmi eux, j’en suis certain, le « gigantesque puzzle représentant le port de La Rochelle », cité comme l’une des sources d’inspiration de La Vie mode d’emploi et sur lequel nous cherchons à mettre la main avec D. Il est là, qui nous nargue, pointé du doigt par Perec.

(c) Richard Jeannelle / Archives Paris Match

Je prépare deux tartes salées.

J’aurais bien attendu l’équipe cinéphilique du jour (E., C. et F.) mais je lutte contre le sommeil. Le piège, c’est que si je les attends, ils vont me raconter leur séance et je ne pourrais me coucher qu’encore plus tard. Je me couche et m’endors aussitôt.

6 juillet
Nous faisons quelques courses au marché avec E. Il achète « les meilleures des pistaches » d’après le marchand. Coïncidence, ce sont également les plus chères.

Nous allons nous promener jusqu’à la jetée avec E., qui a fini son marathon festivalier, puis je l’accompagne à la gare.

Toute la maisonnée s’est lancée dans une soirée de jeux, avec K. notre nouvelle invitée. Pour ma part, je me couche, je suis crevé.