Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet, semaine 29 – Yoga, quad, mash-up

14 juillet
Je cours court, 47 minutes.

  • Petite affluence au club de voile. Premières leçons d’optimist pour les jeunes vacanciers.
  • Petite affluence sur la cale du port ostréicole. On prépare le feu d’artifice.
  • Une joggeuse écrit sur son smartphone tout en courant.
  • Deux jeunes et jolies cyclo-touristes petit-déjeunent face à la mer.
  • Est-ce bien du crottin sur la digue ?
  • Douleur à l’arrière de la cuisse, qui m’arrête dans ma course. Je marche quelques minutes, puis reprends à petite allure.
  • Les parents sont massés le long du parapet au-dessus de la cale, à surveiller le bon déroulement du cours de voile.

Les locataires dans la maison voisine commentent le défilé militaire à la télé : l’allure des chevaux, la tenue des régiments, les applaudissements du public…

Bonne résolution d’été : je dépose dix bouquins dans une boîte à livres. Critères de sélection : ne plus garder aucun souvenir du contenu du livre, ne pas voir à quelle grande famille de la bibliothèque l’associer, ne pas y percevoir d’usage possible pour un atelier d’écriture.

15 juillet
J’entends la voix de la voisine, sans rien entendre de ses mots. Pourtant, je déduis de son intonation, de la hauteur de sa voix, de son rythme de parole qu’il s’agit de quelque confidence, probablement de ragots. J’aimerais en savoir davantage sur la musicalité propre à la parole humaine, comment elle véhicule déjà des intentions, avant même le recours aux mots et à leur sens. Je ne sais pas quelle discipline s’occupe de ça.

Il y a du monde sur la plage pour assister au feu d’artifice.

16 juillet
Je marche 7h40, pauses comprises. Journée de rando avec R. et F.

  • Il y aurait trois tentatives d’inventaire à réaliser lors de cette randonnée : celui de tous les écrits ; celui de tous les animaux ; celui des transitions dans le paysage.
  • De pauvres affiches A4 dans des intercalaires scotchées sur des grilles tentent d’inciter les promeneurs à renflouer les caisses de la réplique d’une frégate en perdition.
  • Des femmes font une séance de yoga matinal sur la terrasse du nouvel accueil du pont-transbordeur.
  • Dans leur nid au-dessus d’une porte, trois oisillons hirondelles pépient leur pitance.
  • Un de nos compagnons de traversée n’est pas un cyclo-touriste mais un trottino-touriste.
  • Un jeune couple devant nous porte costume (pour lui) et guêpière (pour elle).
  • Une couleuvre me passe entre les pieds et me fait bondir.

17 juillet
Il se dessine avec de plus en plus de certitude que nous ne prendrons pas de vacances cette année, que nous ne partirons pas, que nos corps et nos esprits vont être perpétuellement sollicités par du travail, par des maisons à vendre, des locations à chercher, des démarches à effectuer, des rendez-vous à prendre, des papiers à signer, et que nous ne serons véritablement au repos qu’après l’été, à l’heure des rentrées.

Je m’effondre à l’heure de la sieste. Je travaille jusqu’au dîner.

18 juillet
Je cours une heure et sept minutes.

  • Un graffiti sur le chemin des douaniers : « TOUT LE MONDE DÉTESTE LES CHASSEURS »
  • Les nuages sont mamelonnés.
  • Un petit dériveur semble échoué sur la petite plage du port ostréicole. Quelqu’un a dormi dedans, et se réveille.
  • Je croise mon voisin S., concentré sur sa course.
  • Objet perdu sur le muret de la promenade : un super-héros en plastique à demi-couché sur un quad, avec une roquette sur le dos.
  • Les voiles colorées des catamarans flottent sur la plage.
  • Trois coureurs me doublent, et je finis par en rattraper deux.

Mon interviewée a une demi-heure de retard. Je l’attends dans les fauteuils profonds (profondément mous) du palier de l’étage de la Maison des Écritures. C’est un moment de plus à ajouter à ma collection virtuelle de moments d’attente en pleine conscience. Cette collection me fait penser à Esquisse pour une collection de silences, d’Henri Cueco, dans Le Collectionneur de collections :

  • Le bruit de la route au loin, vers la fin des vacances, quand les touristes “remontent”.
  • La respiration des enfants qui dorment, de la femme aimée dont on écoute le souffle apaisé.
  • Le silence à vélo, le petit bruit du boyau sur l’asphalte, de l’air dans les rayons.
  • Le silence de Venise quand on arrive, le clapotis de l’eau du canal après le passage du vaporetto.
  • Le silence des incendies, le crépitement du bois qui brûle, le silence paradoxal des flammes jaune et rouge.
  • La circulation sur le Périphérique à Paris, qui, une nuit, s’arrête et vous réveille. Inhabituel silence qui fait un bruit d’enfer.
  • Le gargouillement du corps qui digère et le silence qui s’ensuit.
  • Les acouphènes aux oreilles. Le petit bruit, sifflement ou chuintement, proche ou lointain.
  • Le silence après l’amour, à Bordeaux, la petite pluie d’été sur un toit, la nostalgie qui vous prend lorsque le désir tendu vers un avenir à réaliser se relâche.
  • La radio qui vient de s’arrêter, un blanc, un vrai blanc.
  • Le silence des matins de pluie, la pluie après la sécheresse, un jour d’été, le crépitement discret sur le toit tel un oiseau qui gratte l’ardoise.
  • Le silence des brouilles, après les cris.
  • Une interruption de comédien, trop longue, qui oublie son rôle.
  • Silence, on tourne.
  • Hôpital. Silence.
  • Le silence des cimetières avec les bourdonnements d’insectes en septembre.
  • Le silence des églises avec le déchirement d’un pied de chaise que l’on déplace.
  • Le silence sonore des bains-douches, la résonance des bruits d’eau, des cris, des chants.
  • Le silence mat des objets. Le crayon qui gratte.
  • Le silence des fleurs, des plantes.
  • L’avion ? L’angoissant silence du moteur qu’on n’entend plus et qui réveille.
  • Le silence dans les forêts – craquement de bois sec, serpent qui rampe, vent, feuilles.
  • Le silence de l’eau.
  • Un coffret vide qu’on ouvre, silence.
  • Le bruit de la mer dans un coquillage.
  • Le silence gêné après un pet timide.
  • Le livre, le silence des livres.

Journée faste pour ma collection : j’attends ma sœur dans le hall de l’hôpital. Attente différente, puisque je peux profiter d’une expo photo de J., et d’un petit concerto presque privé, par un jeune pianiste qui joue sur le piano public judicieusement laissé à disposition dans le hall.

Je passe à la Chapelle pour découvrir l’expo d’un jeune plasticien dont j’ai fait le portrait il y a peu. C’est sans doute très beau, mais ça ne me parle pas du tout. V. m’informe qu’il souhaite me donner à relire un récit qu’il vient d’achever. Il ne m’offre aucune prise pour l’éventualité d’un refus.

Sur recommandation du Seigneur des agneaux, la famille au complet regarde Final cut Ladies and gentlemen, de Györgi Palfi.

19 juillet
Promenade sur la plage. Baignade pour C., simple contemplation des scènes balnéaires pour ma part. On se sent toujours un peu Monsieur Hulot quand on est habillé, le cul sur le sable, dans une station balnéaire.

Nous poursuivons notre mash-up festival, en regardant Ne croyez surtout pas que je hurle, de Franck Beauvais (troisième visionnage en ce qui me concerne).

20 juillet
Nous sommes attablés pour un repas du dimanche, et j’avais oublié combien ça ne me manquait pas.

Je rafraîchis sans arrêt le compteur de la pétition contre la loi Duplomb. Chaque rafraîchissement montre plusieurs dizaines de signatures supplémentaires. Dans l’après-midi, le rythme est d’environ 25 000 signatures par heure. Une dynamique réconfortante et stimulante, même si, évidemment, on peut faire confiance à nos tristes représentants, dont le courage n’est pas la qualité première, pour se coucher bien vite devant les menaces et les intimidations musclées, autoritaires, des trois principaux syndicats productivistes, en défense de leur modèle mortifère.