28 juillet
Dans la rue
on se dispute une place.
La guerre commence ici.
Je cours une heure et une minute.
- À l’aller, les parents observent leurs enfants qui écoutent les consignes du moniteur de voile.
- De loin, la silhouette brinquebalante d’une très haute mascotte. De près, un père portant haut sur ses épaules un porte-bébé.
- Arrivée paisible d’un kayak de mer sur la petite cale.
- Une petite remorque tractée sur les galets du fond de la baie. Deux personnes ramassent les déchets.
- Deux fois le mot « EROS » parmi les écrits présents sur le trajet : la première fois sur un t-shirt, la seconde sur un totem sculpté.
- Au retour : les enfants sont à l’eau, les parents au café.
- Odeur indéterminée de graille ou de produit ménager à proximité des restaurants.
Je me commande un bouquin de ma liste d’envies. Et commande un cadeau pour C. J’ai été payé de mon riche mois de juin.
Passage à la mairie pour E.
Je n’arrive pas à lire en ce moment, je ne fais que picorer des mots ici et là.
29 juillet
Chaque jour,
c’est la même chose :
c’est différent.
Je prends le temps de ne rien faire avec lenteur.
Moyennant un euro supplémentaire, on peut désormais recevoir ses photomatons au format numérique.
J’avais oublié que si nous partions en vacances, c’était aussi parce que les gens venaient ici en vacances. Mais cet été nous ne partons pas en vacances, et nous recevons des sollicitations régulières d’amis de passage pour des visites, de brefs passages, des apéros, des cafés. Nos vacances, c’est quand notre temps et notre espace redeviennent vacants.
30 juillet
Plus je vois passer d’articles sur les nouvelles habitudes et pratiques de voyage et de tourisme, plus je mesure ma distance au voyage et au tourisme. Il ne faudrait pas voyager sans nécessité.
Je cours une heure et six minutes.
- Échantillons de voix sur la promenade : l’une, enjouée, rieuse (son émettrice semble presque s’engouer de rire tout en parlant), l’autre, traînante, éraillée.
- Trois groupes distincts de longe-côte, l’un de six marcheurs, l’un de un, le dernier de trois.
- L’oiseau derrière moi qui envoie des trilles aigrelettes et régulières est finalement un vélo qui me double.
- Il tombe une pluie tellement fine qu’on ne peut pas dire qu’elle tombe. On a l’impression de la ressentir sur la peau comme si elle se formait sur la peau elle-même.
- Deux pêcheurs installés près du port de plaisance.
- Des agents municipaux déchargent des barrières Vauban de leur camion. Un groupe de marcheurs qui les croisent semble sérieusement s’en inquiéter (« Mais pourquoi ils font ça ? »)
- Une odeur furtive de croissant chaud à hauteur de la guinguette.
- Un nouvel avis a été placardé sur le portail de la réserve, qui sollicite notre avis sur l’extension de la réserve.
Salutation confraternelle à un lecteur de ce journal de course distant de 6 000 kilomètres.
Je n’ai pas commencé mes étirements qu’un appel de ma sœur m’apprend la mort de ma tante, première née et dernière vivante de la branche paternelle.

De nouvelles catégories de prétendants au trépas vont pouvoir s’aligner, par génération et par genre : d’abord les tantes rapportées, dont ma mère, puis les cousins – un premier a amorcé le mouvement – et les cousines, par ordre approximatif d’apparition, dont mes sœurs et moi.
Je prends une glace et comme souvent, je regrette d’avoir pris une glace.
31 juillet
Les cônes de chantier ont fait leur apparition dans la rue, les résidents permanents et temporaires voulant tous se garder une place pour leur bagnole au plus près de leur logement. Je ne veux rien avoir à faire avec ses bisbilles. Je refuse de devenir un con du stationnement. (Mon aspiration secrète étant de ne plus avoir de voiture.)
Courage, il n'y en a plus que pour deux mois
En septembre, ce sera fini tout ça.
C’était bien, Holden.
Comme tous les midis, il va falloir chasser. La maisonnée grogne de ne manger que du mammouth aux myrtilles, ou des myrtilles au mammouth. S’ils croient que c’est facile.
Deuxième micro-désherbage de l’été : je transfère dix bouquins de ma bibliothèque vers la boîte à livres de la place de l’église. Critères de sélection : livre qui ne me dit plus rien, mauvais souvenir de lecture, achat regretté, livre que je ne conseillerai à aucun ami, et qui ne me servira pour aucun atelier d’écriture, et dont l’ultime feuilletage ne m’arrête l’œil à aucun moment. La ponction n’est pas perceptible.
1er août
Je cours une heure et six minutes.
- Sur la première moitié du circuit, rien de particulièrement notable.
- Un très beau ciel, peut-être, avec des nuages rose et gris compliqués.
- Un longe-côte solitaire, mais est-ce encore notable ?
- À nouveau, un petit dériveur sur la petite plage du port.
- Une trieuse d’huîtres racasse dans le marais silencieux.
- Un salut de runneur, auquel je réponds maladroitement. J’écrirai un jour sur les saluts échangés entre coureurs.
- Le petit dériveur a pris le large. Du moins, la largeur de la baie.
Le cadeau pour C. arrive de Tchéquie parfaitement à l’heure.
Nous cuisinons une bonne partie de la journée pour nourrir les invités du soir.
Nous recevons amis et proches pour l’anniversaire de C. Brouhaha des conversations… Entretenir des conversations à la chaîne finit toujours par me demander un effort. À un moment de la soirée, je prends conscience d’être en léger retrait. J’observe plus que je ne participe. J’écoute les anecdotes et les souvenirs.
2 août
Une petite famille petit-déjeune sur la terrasse de la boulangerie. Nous sommes encore pour quelques heures dans une paisible ambiance de village.
La question que je me pose ce matin – et c’est une question sérieuse – c’est « pourquoi parle-t-on ? » S. monologue toute la durée du petit-déjeuner. Elle affirme avec assurance une situation que je sais erronée. J’ai les arguments pour la contredire, car elle parle d’un sujet sur lequel j’écris souvent, professionnellement. Mais je n’ai aucune volonté de consacrer du temps à débattre sur un sujet sur lequel nous n’avons l’un et l’autre aucune prise.
Pendant que coule un second café, je cherche La chanson des bavards de Tom Novembre, lointaine réminiscence.
Dans le flux presque incessant de nos pensées, certaines prennent la forme parfaite d’une phrase, qui déjà nous échappent. Nous en retenons certaines in extremis, en les notant ou en improvisant un mini protocole mnémotechnique qui nous permettra de les convoquer ultérieurement. Nous laissons filer la plupart.
3 août
Réveil en sursaut. Un imposant camion vient d’accrocher le volet de notre chambre au premier étage et a arraché le crochet de l’espagnolette. Le volet claque brutalement, le jour entre soudainement, le chauffeur peste bruyamment.
À la boulangerie : » – Ça y est, ils sont arrivés ! – Ah oui, là, ils sont arrivés, on en a au moins jusqu’au 15. » « Ils », ce sont les touristes. Je repense à la chronique estivale lue hier dans Le Monde :
Pour avoir l’air du cru, le vacancier se plaint des touristes, rappelle qu’il venait dans la région quand il était enfant, comme si ça faisait de lui un demi-local, et ajoute que, s’il pouvait, il viendrait s’installer ici – le « si je pouvais » laissant entendre que des gens qui ont un vrai métier ne peuvent évidemment pas être établis ici.
J’entame avec un peu plus de résolution que les tentatives précédentes Archipels, d’Hélène Gaudy, entendue hier après-midi sur France Culture. (J’aurais pu écrire « à la radio » mais je ne résiste pas ma part de vanité.)
On passe des années à étaler de la peinture, à noircir des feuilles, à meubler nos intérieurs, et un jour, on se retrouve à dire à nos enfants qu’ils pourront tout jeter si nos vies les encombrent. Et on le fait comme ça, sans grands mots et sans larmes, parce qu’on voudrait qu’ils soient légers.
Accumuler, c’est le contraire d’habiter. C’est combler le moindre espace vide jusqu’à s’exclure soi-même, jusqu’à se remplacer.
