Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Août, semaine 32 – Ring, branche, muscle

4 août
Je ne suis pas allé courir ce matin, j’ai eu la flemme.

  • Je n’ai pas cherché du regard une scène inhabituelle sur la plage, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai pas vu dans le décor urbain quelque incongruité qui ne s’y trouvait pas la veille, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai observé aucun toutou, aucun matou, aucun piou-piou au comportement singulier, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai rien longé d’insolite ni de bizarre sur le bord de mer, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai pas souri au présent poétique du jour, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai pas traversé les marais jusqu’à la réserve, rien vu dans le reflet de l’eau, parce que j’ai eu la flemme.
  • Je n’ai croisé personne, aucun coureur, aucun vélo, parce que j’ai eu la flemme.

Un colis commandé va m’arriver plus tôt que prévu, mais je ne serai pas là. Je confie à E. la charge d’aller au devant du livreur, avec lequel j’avais précédemment convenu un point de rendez-vous pour qu’il s’évite de manœuvrer dans notre rue étroite.

J’arrive déjà contrarié au camping et je n’ai même pas encore retrouvé ma mère.

Je suis vite assommé par le flot de paroles. Anecdotes gênantes, déjà entendues, plusieurs fois répétées, ragots, pensées inconséquentes… je suis acculé dans un coin du ring, en l’occurrence une table de camping, à attendre que cesse le feu roulant de mots.

J’ai grandi dans deux bains de langue : la parole rare de mon père, et celle, logorrhéique, de ma mère. Parfois, j’éprouve cette sensation très vive que toutes nos paroles sonnent faux, que nous parlons, non pas pour ne rien dire, mais pour exprimer, sous des formes dissonantes, désaccordées, autre chose que ce que nous disons vraiment. Et qu’au final, nous ne parlons que de nous, de notre présence au monde, et de notre besoin d’en être rassurés.

Nous regardons le jeu de deux rouge-queue sur la terrasse, qui ne s’effraient pas de notre présence.

Je poursuis ma lecture d’Archipels, d’Hélène Gaudy :

Pour son anniversaire, j’ai offert un livre à mon père : La Collection invisible de Stefan Sweig. Il y évoque la vie d’un collectionneur de gravures dans l’Allemagne d’après-guerre. Devenu aveugle, ce dernier ignore que sa femme et sa fille ont dû vendre, pour survivre, ses Rembrandt, ses Dürer, et les ont remplacés par des feuilles vierges du même grammage pour qu’il ne se rende compte de rien quand il se livre à son plus grand plaisir : ouvrir les cartons et laisser glisser ses doigts sur la bordure de chaque œuvre, se représentant le dessin précis des feuillages et des architectures, la profondeur du trait, sans soupçonner qu’on n’y voit que le blanc du papier.

Je ne sais pas si j’ai envie d’en lire plus, ou si ce résumé de la nouvelle me suffit amplement.

5 août
Que veut-on vraiment dire quand on parle ? j’en suis toujours là au matin.

J’arrête ma lecture d’Archipels, où il est question de filiation, pour me préparer à enterrer la sœur de mon père, dernière de la fratrie. Ça charge d’un sens un peu lourd le début de matinée. Je ne suis pas très famille. J’ai assisté aux obsèques de mes oncles par fidélité à la mémoire de mon père mais je ne suis pas certain d’aller désormais à celles de mes tantes rapportées ou de mes cousins et cousines. Je ne m’accrocherai pas outre mesure à cette branche.

J’essaie de m’atteler à un portrait que je laisse traîner depuis trop longtemps mais je ne parviens décidément pas à trouver l’amorce de la pelote.

Je termine la lecture d’Archipels, d’Hélène Gaudy.

6 août
Je cours une heure et six minutes, avec deux courtes pauses pour étirer un muscle douloureux. Je vais faire une pause dans mes sorties, je commence à cumuler les petites blessures.

  • Un nombre inhabituel d’oiseaux sur l’estran sableux.
  • Deux équipées de parents coureurs poussant poussette, avec des enfants plus ou moins contents.
  • Brigade verte à la manœuvre : on coupe les rejets au pied des tamaris.
  • Un pêcheur à pied loin sur l’estran vaseux.
  • Un camaïeu bleu et rose pastel dans une trouée du ciel, on dirait le drapeau trans.
  • Brigade verte à la manœuvre : on arrache au pied les adventices et on balaie, une fois encore le sable qui recouvre la promenade.
  • La voisine fume sur son seuil.

Cadeau inattendu du jour : D. m’envoie un exemplaire d’auteur de Scriptopolis, épuisé, introuvable. C’est une vraie et belle surprise.

Passage à la médiathèque avec les enfants. Nous remplissons trois tote-bags.

Et comme on n’a jamais trop de livres, on passe encore à la librairie, avant de partager les réductions d’un café gourmand mais sans le café.

Finalement, j’ai acheté et lu La Collection invisible, de Stefan Zweig en fin d’après-midi.

7 août
Avec des bouchons d’oreilles, le mois d’août, ça passe.

Les chansons choisies lors des mises en terre sont parfois assez surprenantes. Je ne parviens pas à me débarrasser de l’air de celle diffusée lors de l’enterrement de ma tante.

8 août
Je courrais une heure et une pincée de minutes.

  • Je verrais des yogis balnéaires.
  • Je verrais des cerfs-volants piquer du nez.
  • Je verrais des travaux de terrassement sur le chemin des douaniers.
  • Je verrais des échassiers prendre leur envol.
  • Je verrais enfin un pécheur sur un carrelet.
  • Je verrais la grille de la réserve ouverte.
  • Je verrais une petite tente igloo dans les herbes en bordure du parking.

Je lis Vivre dans la bibliothèque du monde, de William Marx.

Toute série de textes crée du sens. (…) Aucune œuvre littéraire n’est indépendante d’une série. Aucune ne se lit isolément. Toute lecture, que nous en ayons conscience ou non, est une lecture comparée.

Lire, étymologiquement, c’est legere, recueillir, choisir, butiner. Et legere, c’est choisir à l’intérieur d’une bibliothèque. Nous avons tous en nous des bibliothèques inconscientes, des bibliothèques mentales, des bibliothèques invisibles, qui donnent sens à chaque texte littéraire et clôturent également sa signification.

Quand je travaillais en bibliothèque, j’imaginais parfois qu’il était possible de produire une synthèse à partir de n’importe quel corpus composé aléatoirement. Que l’on pouvait sortir un texte qui établissent les liens entre, par exemple, un manuel de géographie urbaine, un code civil, un traité d’aéronautique, un livre sur l’art contemporain. Qu’on trouverait dans le texte ainsi produit un nouvel éclairage original sur le monde. Je suis toujours intimement persuadé que ce serait un exercice intéressant.

Nous assistons aux dernières secondes du coucher du soleil.

Nous avons laissé entrer la chaleur. Il fait trop chaud pour bien dormir.

9 août
Personne ne s’en va ce matin. Le samedi est habituellement un jour de départ, et les matinées bruissent normalement du souffle des aspirateurs, du chargement des coffres et des consignes aux passagers. Rien, ce matin.

Je lis la dernière livraison du Journal d’Erica von Horn, à voix basse sur la terrasse, pour pratiquer un peu d’anglais, que je parle trop peu.

Depuis la terrasse, j’entends la voix d’une femme, dans le voisinage, qui énonce avec une régularité presque métronomique des phrases autonomes, que je ne comprends qu’imparfaitement, et que je reconstitue approximativement. Elle est sans doute au téléphone, mais elle ne semble pas parler à quelqu’un, pas dialoguer, son intonation est monocorde, on a l’impression qu’elle sort ça pour elle-même :

  • « Nous passons en alerte orange. »
  • « C’est trop, quarante de fièvre. »
  • « Plaquée. »
  • « C’est pas normal de voir ça. »
  • « Quand on sait pas. »
  • « Elle voit qu’sa mèère… »
  • « Il faut passer une petite annonce. »

J’imagine un texte de théâtre, un monologue, qui reprendrait ce principe. Reconstituer la part manquante de la conversation.

10 août
Les prévisions de canicule ont été revues à la hausse dans la matinée. Nous devions rester en lisière de la masse de chaleur, nous basculerons finalement en alerte rouge dès demain. Une partie de la journée consistera à s’occuper au mieux du maintien d’une température supportable dans la maison.

Nous regardons Godland, de Hlynur Pálmason, l’aventureuse entreprise d’évangélisation d’un jeune prêtre danois dans l’Islande du 19e siècle, pour tenter de nous rafraîchir.

A la tombée du jour, nous optons finalement pour des pizzas on the beach, puis une marche nocturne sur le sable humide en direction d’un feu d’artifice. Une lune rousse s’élève derrière la dune, plus spectaculaire, en tout cas plus fascinante, que les pétards colorés.

En fin de pizzas, nous participons à une confuse chasse à l’enfant perdu sur la plage. Une mère en début de panique hurle le prénom de sa fille qu’elle a perdu de vue. Petite agitation parmi les plagistes, chacun fait mine de chercher mais les indications sont vagues : une petite fille de trois ou quatre ans, prénommée Nathalie ou Adeline ou Adalyne, avec un maillot de bain blanc ou une jupe marron, les parents ne savent plus, pas plus que l’on ne sait dans quelle direction il faut aller chercher (on exclue pas la mer). La gamine est retrouvée, finalement, elle triait des coquillages à bonne distance de l’apéritif parental.