Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Août, semaine 34 – Junk, punk, clown

18 août
Je ne cours toujours pas.

  • Pas d’objets perdus
  • Pas d’objets trouvés
  • Pas d’objets échoués
  • Pas de paroles prises au vol
  • Pas de saluts du regard
  • Pas de trajectoires incertaines
  • Pas d’objets volants non-identifiés

Je remplace les vieux essuie-glaces de la voiture de ma belle-mère sur le parking de l’équipementier. Puis je nettoie la voiture au karcher comme rarement j’ai nettoyé une voiture.

Dans la salle d’attente de l’orthodontiste, deux enfants insupportables, un grand dadais et une petite peste sournoise, qui n’ont de cesse de solliciter l’attention de leur mère, affairée avec la secrétaire et excédée par leur comportement.

On fait quelques boutiques avec E., en prévision de la rentrée. Même aversion pour les grandes enseignes et leurs cabines d’essayage. Nous nous rabattons sur des boutique de fripes, avec davantage de sérénité. Enfin il pleut.

Nous chargeons la voiture pour notre périple en terre auvergnate.

19 août
Nous nous promettons de ne pas manger que de la junk food pendant notre semaine de festival. Première entorse en guise d’avertissement immédiat lors de notre pause à Limoges, où nous ne trouvons qu’un kebab pour nous sustenter. Le patron s’esclaffe quand je lui demande s’il existe une formule sans viande. À part « salade tomate oignon », il ne voit pas ce qu’il peut mettre dans son éponge.

Nous trouvons assez facilement un camping près d’Aurillac et parvenons à éviter l’aire d’accueil du festival. Nous venons probablement de sauver nos nuits.

Nous découvrons le festival d’arts de la rue d’Aurillac, qui commence d’abord par un festival d’écrits de toute nature : le centre-ville (et au-delà) est abondamment recouvert d’affiches invitant à assister aux centaines de représentations partout en ville. La foule est bohème, pas trop bourgeoise. Le festival ne commence que demain, nous prenons nos marques mais ne comprenons pas vraiment comment la ville est faite.

Cela fait bien longtemps que je n’avais pas entendu douze coups de cloches sonner minuit.

Orage sous la tente, en pleine nuit. Je savoure le moment (parce que j’ai confiance en ma tente). C’est un premier spectacle improvisé auquel je suis sensible.

Nous n’avons pas d’électricité à disposition pour recharger nos portables. La gestion au plus juste de nos batteries va considérablement réduire mon temps d’écriture de ce journal.

20 août
A défaut de café, je trouve des croissants à proximité du camping. Et une douche libre. Une ligne régulière de bus nous emmène dans le centre. Premiers spectacles, premiers contrôles des sacs, odeurs de shit, chiens, punks à chiens, arpentage brownien de la ville. A la fin de la journée, nous aurons vu, en totalité ou en partie, neuf spectacles. Nous rentrons fourbus. Il va falloir que l’on s’organise un peu mieux.

21 août
Je cache mes canifs dans la petite poche de mon short, la fouille est très sommaire mais je n’ai pas envie de me faire confisquer mon nécessaire de pique-nique. Nous adoptons un rythme d’arpentage plus modéré. Je profite d’un spectacle de clown de rue en plein soleil pour exposer mes petits panneaux solaires et recharger ma batterie. Chaque pourcent gagné est précieux. Je guette dans chaque endroit les prises cachées : dans les couloirs, dans la halle aux fromages. D’un spectacle à l’autre, nous commençons à repérer rapidement les « petites choses » de peu d’intérêt. D’un coup d’œil entendu, nous nous éclipsons dès les premières minutes, nous sommes peut-être en train de rater quelque chose de mieux à moins de quinze mètres. Nous fuyons vite les formes braillardes, grimaçantes, convenues, déjà vues. Nous ne faisons parfois que capter certains spectacles que l’on quitte à regret parce qu’on se dirige déjà vers un autre. Nous anticipons la frustration à venir à la fin du festival, on ne peut que passer à côté de l’immense majorité des œuvres programmées. Il faut nécessairement être sélectifs, c’est impitoyable pour les spectacles moyens. Nous finissons en larmes après Eddy, de Clémentine Bart, de la compagnie .Bart, et sommes requis par les danseurs de cette même compagnie pour accompagner les danseurs sur scène lors de leur second spectacle, Fièvre. C’est habituellement le genre de situation que j’essaie à tout prix d’éviter mais là, ça passe tout seul. Dans les rues, l’ambiance est joyeuse, même si alcoolisée et enfumée. Nous avons entendu que des affrontements avaient opposés la nuit dernière des CRS et des (je ne trouve pas le bons terme : militants ? activistes ? je ne sais pas). Nous n’en n’avons rien perçu sur place.

22 août
C’est le jour où nous sommes saturés de spectacles, de monde, de bruit. Nous passons l’essentiel de notre temps dans une cour animée par un collectif de compagnies. L’objectif est de ne pas trop bouger et de laisser venir à nous les spectacles. Mais c’est assez mauvais, à part la cantine au food-truck. Nous retrouvons mes neveux et nièces qui sont là pour la journée. Nous allons voir Sébastien Barrier avec R. en fin d’après-midi, qui relève un peu le niveau. Fatigue. Le soir, nous nous échappons de la foule du « gros spectacle » de la programmation officielle, qui semble avoir drainé toute la population aurillacoise et des vallées environnantes. Trop de monde, nous rentrons, avec E.

23 août
Au problème commun du rechargement des portables, d’autres doivent en outre ajouter le rechargement de leur vapoteuse. C’est la guerre des prises électriques dans les sanitaires du camping. Les douches, nous n’y pensons même plus. Nous allons payer auprès de la sévère cerbère du camping et nous octroyons une journée d’expédition touristique sur le chemin des crêtes du Cantal, dans le désert français. Ça fait du bien.

Nous achetons du fromage, de la confiture et des bonbons à Salers. Notre seul objectif du jour est de terminer notre festival par le spectacle de la compagnie Gob Squad, Super Night Shot. Pas de bol, c’est un des rares spectacles payants, à jauge, et c’est complet quand nous nous pointons à la billetterie. Nous lançons une bouteille à la mer sur le panneau de petites annonces. Première touche à peine un quart d’heure après, pour une première place. Seconde touche dans les minutes qui suivent, pour les deux qui nous manquent. Nous avons nos billets et nous appellerons pour l’occasion François, Jean-Paul et Jean-Paul. Nous retrouvons par hasard mon autre neveu. La performance de Gob Squad conclue parfaitement la soirée, et le festival.

24 août
Nous replions la tente, visitons mon neveu sur le chemin en Corrèze, repartons avec des tomates de leur magnifique jardin potager et bouchonnons pour sortir d’une aire d’autoroute.