Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Septembre, semaine 36 – Fika, meraki, cafuné

1er septembre
Je me réveille sur une île.

Cette nouvelle année scolaire s’annonce différemment des précédentes, puisque aucun de nos enfants ne sera à la maison durant la semaine. C’est une promesse de temps pour moi, avec, peut-être, un peu plus de place pour mes projets. Je me méfie toutefois de mon côté velléitaire. Les idées ne me manquent pas, le plus souvent, mais la volonté de les faire aboutir fait souvent défaut. Les excuses sont nombreuses : je trouve toujours un moment où tout projet m’apparaît un peu vain, n’apportera pas grand chose, ne changera rien, ne sera visible de personne. Et pourtant, je trouve toujours un peu d’envie, un peu de temps, pour démarrer, avancer, pousser une nouvelle idée, un nouveau projet.

Je lis cette note de Karl sur le Web de La Grange, qui cite lui-même cette autre note d’une tumbleuse que je ne suis pas :

Je pense à 木漏れ日 (ko/more/bi) (arbre/fuite/jour) et ça me fait penser à tous ces mots qui n’existent que dans une langue. Je me demande si l’équivalent existe pour les gens. Un mot qui voudrait dire que la lumière d’une personne s’infiltre dans nos failles. Un truc du style 人洩れ灯 (hito/more/akari) (personne/fuite/douce clarté)
Je me suis dit aussi que 木洩れ影 (arbre/fuite/ombre) devait absolument exister, pour nommer les dentelles d’ombres qui bougent sur le sol sous les arbres et ça m’a fait penser à la trace laissée en nous par la lumière des gens.

Je cherche « mots qui n’existent que dans une langue » sur mon moteur de recherches et tombe sur cette première liste :

  • Les Russes ont un mot pour désigner une personne qui pose trop de questions.
  • Les Japonais en ont un pour l’action de ne pas lire un livre après l’avoir acheté, et pour la pile de livres qui résulte de cette accumulation.
  • Les Allemands ont un mot pour la sensation d’être seul dans les bois.
  • Les Italiens, pour une femme qui se dédie aux chats errants.
  • Les Norvégiens savent nommer l’euphorie ressentie lorsqu’on commence à tomber amoureux.
  • Les Iraniens, l’étincelle dans notre regard quand on rencontre quelqu’un pour la première fois.
  • Les Suédois ont un mot pour la pause prise en commun, en buvant du café et en mangeant des pâtisseries pendant des heures.
  • Les Grecs ont en un pour le plaisir pris à créer quelque chose.
  • Les Brésiliens nomment l’action de caresser les cheveux d’une personne qu’on aime.
  • Les Néerlandais, ce qu’on ressent juste avant de faire quelque chose d’amusant.

(Pochemuchka, Tsundoku, Waldeinsamkeit, Gattara, Forelsket, Tiám, Fika, Meraki, Cafuné, Voorpret)

Tandis que j’écris, je regarde le mouvement des arbres à l’extérieur et je retombe dans cet éternel dilemme : la meilleure façon d’occuper un peu de temps libre offert est-elle d’écrire ou de sortir ? Je me plains souvent de ne pas avoir le temps d’écrire, mais c’est en sortant que j’alimente l’envie d’écrire. Je ne me pose pas la question avec la course, que je vais reprendre cette semaine, armé de mes nouvelles chaussures. En courant, je pense à ce que je vais écrire pendant que je cours, et je l’écris après avoir couru. Je décide donc de sortir, finalement. Je me retrouve à marcher pratiquement seul sur une plage, au petit matin, en me disant que, vraiment, je n’ai pas besoin de beaucoup plus. Dans ces moments-là, on a un peu de mal à se dire qu’il va falloir aller travailler. Nous avons inutilement compliqué nos vies et on ne s’en sort pas.

D’autres mots qui n’existent qu’en une langue :

  • une personne qui ne travaille que quand elle se sait surveillée
  • boire seul chez soi, en sous-vêtements
  • la lumière du soleil qui perce à travers les feuilles des arbres
  • le moment où les feuilles des arbres prennent des teintes orangées
  • le reflet de la lune à la surface de l’eau
  • le plaisir que l’on éprouve quand un malheur arrive à quelqu’un que l’on n’apprécie pas
  • avoir la maison rien que pour soi
  • la volonté de mourir avant la personne que l’on aime
  • le bruit de bouche que l’on fait quand on veut exprimer une hésitation
  • une blague, mais tellement mauvaise que ça la rend drôle
  • hésiter au moment de présenter quelqu’un car on a oublié son nom
  • s’enfuir à deux pour se marier en secret
  • le ton aigu et enfantin de certains adultes quand ils parlent

Je parviens finalement à travailler l’après-midi sans me laisser distraire. Puis je quitte l’île. Où j’oublie ma boîte à outils.

2 septembre
Après un an de courses pluri-hebdomadaires, et trois semaines de pause réparatrice, je reprends la course avec mes nouvelles chaussures qui courent mou. Je cours-trotte une heure tout pile, avec une partie marchée aux deux tiers et en m’arrêtant plus tôt que d’habitude.

  • Plusieurs jours venteux ont ramené le sable sur la promenade.
  • On déménage la cabane des maîtres nageurs.
  • Une poussette vide à l’extrémité de la plage, mais pas d’enfants aux alentours.
  • Un parasol à terre sur la terrasse de la guinguette, et un volet que le vent fait battre.
  • Un petit tas de déchets plastique à l’endroit du bac à marée manquant.
  • Comme échappé d’une capsule temporelle, un authentique ticket de métro, dans sa version ticket-chic, intact, sur le chemin des marais.
  • Pluie en fin de course. Je reprends les derniers mètres au petit trot.

Je biffe un à un les items de ma liste de choses à faire : courriers, déclaration de sinistre, nettoyage du nuage numérique, passage à la BU et à la médiathèque, livraison de couette et d’oreillers, récupération d’outils de substitution, chargement de la voiture.

Repas sur le pouce de fromages du Jura.

J’ai les conduits obstrués, et plus une seule molécule d’antihistaminique sous la main.

3 septembre
Je pars abandonner ma fille à Limoges.

J’emprunte la piste la plus à droite au péage de Saintes, ce qui me place idéalement pour être désigné par un gendarme pour un contrôle. J’ai droit à un test d’alcoolémie, à 9h. Hier soir, j’avais failli arrêter de chercher partout dans la maison « les papiers du véhicule », en me disant qu’on n’était quand même rarement contrôlé. Je suis assez content de les avoir ce matin.

J’installe F. On monte une étagère, branche un four, brique un frigo, inverse le sens d’ouverture de sa porte, fixe une barre de rideau et un boudin de porte pour bloquer le froid limougeaud. Nous déjeunons d’une délicieuse caponata d’aubergines.

Après trois heures paisibles sur la route du retour, la voisine d’en face, qui est en location depuis moins de huit jours, sort pour m’expliquer comment me garer pour ne pas que du sable (elle appelle ça de la terre) s’amasse dans le caniveau, qu’elle a passé l’après-midi à nettoyer. C’est à peine si je lui réponds. Ce qui m’accable le plus, ce n’est pas que des vacanciers consacrent du temps à nettoyer le caniveau de leur location de vacances, c’est qu’après une journée plaisante à bricoler avec ma fille, ce sont ces tracasseries d’estivants flippés qui finissent par me tourner en boucle dans la tête au moment de me coucher.

Je suppose que c’est un effet de l’endormissement, un refroidissement du corps qui se traduit par une sorte de frisson intérieur mais, assez régulièrement, j’ai l’impression de ressentir de minuscules vibrations, comme si je percevais un très profond tremblement de terre. J’ai peut-être le super-pouvoir d’être un sismographe. Cool. C’est peut-être ce que ressente les animaux avant les séismes.

Ressenti,
de la nuit,
le tremblement.

4 septembre
Première matinée sans enfant depuis près de deux décennies. Mais premier coup de fil de R. à 8h30 pour une histoire de paperasse, et premier SMS quelques minutes après de E. pour informer qu’il est bien réveillé. Durant la semaine, il s’augure que nous serons en réalité en télé-parentalité.

Interview de N., en anglais. Sometimes, je comprenais not very grand chose, je faisais ok de la tête et mes questions de relance, que j’avais préparées pour une fois, me donnaient l’impression de tomber à plat.

J’attends du travail. (Il est évident que j’attends beaucoup trop du travail.)

Ma chérie m’offre le texte de Ne croyez surtout pas que je hurle, de Frank Beauvais. Ça, c’est un beau cadeau et une belle surprise.

La soirée se passe en service après-vente auprès des enfants : les plaques à induction déconnent à Limoges, les vitro-céramiques déconnent sur l’île.

5 septembre
Je passe une heure au téléphone, entre expertise en visio et balade d’un service à l’autre, pour avancer sur une histoire d’infiltration d’eau dans la maison lors du dernier orage. Ça ne s’engage pas trop mal mais je sais les assureurs pleins de ressources pour sortir au dernier moment une carte maîtresse et ne pas régler un centime. Disons que mon sinistre porte désormais un numéro de dossier.

Je cours une heure tout pile, avec une pause marchée vers 55 minutes. Je suis encore dans mes courses de reprise.

  • Faux départ : je croise mon voisin des les premières foulées et m’arrête pour discuter.
  • Une camionnette municipale est ensablée, et un agent tente de creuser sous les roues motrices pour y glisser une planche.
  • Une femme sur la plage fait mine de vouloir se baigner. Mais la mer est basse, et bien loin.
  • Les adventices le long du muret de l’école de voile ont été coupées à ras.
  • Les voitures des pêcheurs à pied s’alignent sur la cale.
  • J’essaie de checker le chat du quartier ostréicole qui marche sur le muret mais il ne prête pas le moindre intérêt à mon index tendu.
  • Encore pas mal de promeneurs d’arrière-saison. Où alors, je suis parti trop tard.

Premiers Chasselas au marché. J’en prends un kilo cinq.

6 septembre
Cela devient tellement rare de recevoir du courrier adressé à son nom que j’examine l’enveloppe trouvée dans la boite aux lettres sous tous les angles avant de l’ouvrir. Un peu déçu en l’ouvrant, c’est un bulletin de réabonnement au Matricule des anges. Je temporise pour l’instant. J’irai plutôt l’acheter au numéro. Ou le lire à la médiathèque.

Je travaille et avance bien sur un texte durant l’après-midi. Mais arrive ce moment où je me ne peux pas m’empêcher de me dire « À quoi bon ? »

Ma première caponata n’est pas mal du tout.

7 septembre
Je ne suis pas grand amateur de vide-grenier. Cette accumulation de nos trop-pleins domestiques me désole. Je trouve que nous sommes déjà tous trop encombrés et les vide-greniers en sont une preuve. Mais j’arrive aujourd’hui à parcourir sur un aller et un retour la brocante organisée dans une longue avenue voisine. Évidemment, je me garde bien d’acheter quoi que ce soit.

Je résous un problème de douche qui déborde dans l’appartement de R.

Nous préparons les repas pour E. Les dimanches après-midi risquent d’être consacrés au batch-cooking.