22 septembre
A 8h21, premiers coups de marteau-piqueur sur le chantier voisin.
J’ai eu l’idée ce matin
d’écrire
un poème.
Mais quelqu’un
en avait déjà
écrit un.
Tant pis,
ce n’était sans doute pas
une bonne idée.
Et d’ailleurs,
ce n’était sans doute pas
un bon poème.
Réunion de pigistes. Il faut se disputer les sujets, ça devient pénible.
Suivie d’une autre réunion pour un projet d’écriture avec des élèves de primaire. Les instits incitent à rester modestement ambitieux et à réduire la voilure, la « référente pédagogique » veut pour sa part donner plus d’envergure. Dans l’affaire, tout le monde me dit quoi et comment je devrais faire, chacun ajoute ses propositions sous prétexte qu’il a des ressources disponibles, et l’idée de départ s’éloigne.
Je n’aime pas faire de compromis mais j’aime encore moins me battre pour défendre ma position. J’ai tendance à céder à tout, pour avoir la paix, ne pas m’encombrer l’esprit avec des choses qui m’importent au fond assez peu, et tant pis pour le projet. Si tout le monde souhaite un truc moyen, va pour le truc moyen.
Retour à la maison. J’allais écrire « au calme » mais non, le marteau-piqueur marteau-pique toujours.
Retour automnal du pensum délibératif mensuel. Je dois rédiger vingt-quatre brèves en minant un pdf de plus de mille quatre cents pages et traduire du français de collectivité locale en français courant. Je me demande si ce n’est pas le travail que je préfère le plus finalement, celui que je serais le moins prêt à lâcher. Bien plus que tous les articles, cours, ateliers, newsletters où il faut sans cesse composer avec les uns et les autres.
Suite à la réunion de ce matin, les petits camarades pigistes entament une discussion en « répondre à tous » et comme l’initiatrice de la discussion n’a toujours pas enlevé de sa liste une adresse alternative que je lui avais communiquée, je reçois tout en double. Je me garde bien de répondre. Misère du travail alimentaire.
23 septembre
Je cours 49 minutes.
- Il y a foule d’oiseaux dans les marais, bien plus que d’habitude.
- Nous échangeons des grommèlement entre coureurs :
» – b’jou
– ‘onj’r » - Deux gendarmes à trottinette électrique, au petit matin, sur le chemin des sables. J’espère qu’ils arrêteront de ces voyouses à cheveux gris qui tendent des laisses sur toute la largeur du chemin.
Je suis habituellement attentif aux changements de saison, mais je n’ai pas réalisé que nous venions de basculer enfin dans l’automne. J’ai été distrait, je crois, par l’accumulation des petites contrariétés liées au travail, leur peu d’intérêt, l’importance qu’on s’acharne à leur donner, leur peu de profit.
24 septembre
Je cours un nombre incertain de minutes. Hier, j’ai décidé de ne plus chronométrer mes sorties. D’abord, parce que j’ai assisté à une discussion entre coureurs, entre ceux qui avaient obtenu un dossard pour une course et ceux qui n’avaient pas, entre ceux que la course n’intéressait finalement pas car elle était trop courte et ceux qui l’avait inscrite dans une programmation de saison, et j’ai trouvé ça pénible. Ensuite, parce que je suis tombé sur un article parodique du Gorafi qui titrait « Strava permet désormais de comparer la taille de son pénis avec celles des autres utilisateurs » et que ça m’a fait sourire, avant de réaliser que moi aussi, à mesurer la durée de chacune de mes courses alors que je parcours tous les jours la même boucle et que je n’ai aucun objectif de progression, j’étais aussi bien sot. Dont acte.
- La lumière rasante du soleil étend l’ombre des pins sur toute la largeur de la plage.
- Un oiseau sur le chemin hésite, et résiste à s’envoler à mon passage.
- Un maître attend son chien, invisible dans le contre-jour.
- Un labrador court quelques mètres à mes côtés.
- Un autre maître attend son chien, qui renifle des touffes.
- Près du cercle de voile, un cycliste hirsute a retourné son vélo, posé sur la selle et le guidon. (Mais ses roues ne semblent pas crevées.)
- Pompiers-dronistes sur le port, mais pas de drones en vue.
- Une grue bloque l’avenue du front de mer pour l’enlèvement aérien de la piscine du club de plage.
- Objet perdu : une chaussure enfant, posée sur le distributeur de sacs à crotte.
Sur recommandation de R., nous allons au cinéma voir Sirāt, d’Oliver Laxe. Ça fait très longtemps que nous ne sommes pas allés au cinéma juste tous les deux. Nous entrons dans la grande salle déserte.

25 septembre
- Un jeune pitbull vient me flairer les mollets.
- Je n’avais jamais remarqué la sculpture au bout de la petite digue.
- Deux coups de fusil, depuis les marais.
- Passe une aigrette.
- Je compte quarante oies survolant lentement la baie.
- Un cartel près de la sculpture dit qu’elle s’appelle « L’oiselle de feu. Entre légende et réalité ». Rien que ça.
- Les policiers à trottinette font la leçon à un maître qui promène son chien sans laisse sur la plage déserte.
J’arrive enfin à enclencher l’écriture du portrait que N., que je croise justement en soirée au vernissage de C., en compagnie de E. Je discute avec B., T., B., N., M.-S., H., C. et ce serait quand même plus lisible si j’écrivais les prénoms. Ou si je déclinais les fonctions : l’écrivaine bulgare, le photographe, la traductrice allemande, la libraire, l’administrateur du centre culturel, le directeur du CNAREP, les deux nouveaux service civique, le photographe pigiste de la soirée, la chargée d’éducation artistique et culturelle.
Lu chez Christine Jeanney :
Hier envie de tout laisser tomber. C’est-à-dire tout. Ne plus écrire. M’occuper de mes plantes ou apprendre le japonais. Faire le ménage en grand (enfin). Trouver d’autres recettes de patates douces, purées et criques aux herbes, et ce serait ça, la journée passerait, puis regarder le soir, par exemple, un film avec Kirk Douglas, Spartacus, Les Sentiers de la gloire, pour retrouver quelques fragments d’une Amérique rêvée, et puis me tenir au courant de comment va le monde, simplement.
(…)
Bref, j’avais envie de ne plus avoir envie, comme dirait un proverbe qui n’existe pas. Et puis ça change, les choses changent, ça vient de l’extérieur, l’appel d’air, la tonicité retrouvée, (…) J’ai envie, à nouveau envie, de fabriquer, une chose, une autre (…)
C’est comme pour ce journal, j’ai souvent envie d’arrêter, je sens bien la période de creux, le moins d’intérêt, le moins d’envie mais je m’obstine, je me force un peu, en attendant que l’appétit revienne. Je connais ça avec la course aussi. Avant de courir, j’ai plutôt la flemme, je resterais bien dans la maison vide pour prendre un second mug de café, mais sitôt la porte refermée, sitôt atteint le bout de la rue, sitôt posé le regard sur la mer, l’île et l’horizon, je me dis qu’il n’est pas possible d’arrêter, que c’est essentiel, que c’est peut-être même la seule chose essentielle de mes journées. Alors je continue à tenir ce journal, même si ça tire dans les doigts.
26 septembre
J’ai regonflé les pneus de tous les vélos. Je me bats contre les nouveaux modèles de pompes et leur système de fixation à la valve, particulièrement peu pratique. Je fais un tour de vélo dans la baie. Je prends les photos que je ne prends pas quand je cours.
Je suis sur l’île dans l’après-midi. Je marche sur l’estran. C’est un lieu singulier. Découvert pour quelques heures. On n’est pas censé être là.
27 septembre
Lu chez Karl, des Carnets de la Grange :
Nous sommes un pion dans la grande machine de notre société capitaliste. Un tas de viande bovin utilisé pour sa force, son lait, sa capacité à reproduire la génération suivante au service du grand capital, avec une illusion de liberté et même de privilèges. Tout cela ne fait strictement aucun sens. Nous nous posons rarement la question du pourquoi de ce que nous faisons. Nous le faisons par habitude, par contraintes alimentaires, par peur des lendemains difficiles. La société maintenant le couteau de la précarité sous la gorge au cas où nous aurions des désirs de prairies plus vertes.
28 septembre
Quelle réponse ?

(je ne sais plus d’où ça vient)
