3 novembre
Je cours.
- Une bête dans les hautes herbes fuit à mon passage.
- A chaque fois que je cours, je croise une marcheuse à bâtons et polaire rouge. J’ai tenté plusieurs fois d’accrocher son regard pour la saluer mais elle fixe toujours un autre point et ne se montre pas très engageante. Aujourd’hui, elle marche avec une amie et pour la première fois, je l’entends parler : « Mais enfin, ce n’est pas un animal : c’est du bétail ! » Je n’essaierai sans doute plus d’accrocher son regard.
- Objet perdu : une baballe, dans un caniveau.
Je prends le train pour me rendre dans un lycée du centre-ville, animer un atelier d’écriture. Chaque fois que je prends le train pour ce trajet trop court, il me prend l’envie de partir en voyage via ces petites lignes de T.E.R., de choisir toujours une place près de la fenêtre et de me laisser transporter en traversant le paysage, sans rien faire d’autre que regarder.
Je vais visiter ma sœur à l’EHPAD. Elle est alitée depuis hier, coupée dans l’élan qui la porte depuis quinze jours qu’elle a fait son entrée dans l’établissement.
Pour m’éviter l’affluence de la rocade qui contourne la ville, je rentre par les petites routes qui traversent la pampa. Mais c’est l’affluence aussi, c’est plein de bagnoles, plein de phares, de lumières qui aveuglent et fatiguent. Une image pour ma collection de situations : « En voiture sur les petites routes départementales périurbaines de la plaine d’Aunis, dans le trafic de la débauche, nuit tombée. »
(« Débauche » est réputé être un idiotisme, qui désigne la fin de la journée de travail (avec « embauche », son inverse matinal). Quel est le bon terme, en français standard ?)
C. a repéré une belle maison à vendre dans un village de Dordogne où nous sommes allés l’an passé. En vendant l’actuelle, on pourrait acheter celle-ci cash, et ne plus avoir d’emprunt, et nous alléger la vie. On se prend à réenvisager notre vie dans ce village, avant que la raison ne reprenne le dessus.
4 novembre
L’imprimante est super lente à imprimer des petits mémos que je me suis mis en tête de distribuer aux élèves de l’atelier. Je ne peux pas en imprimer la quantité voulue avant d’aller prendre le train.
Sur le quai, un homme me demande comment composter son billet. Je lui explique que son ticket n’est plus valable depuis que, désormais, tout est dématérialisé, et il semble un peu désemparé, sans billet et à deux minutes de l’arrivée du train. Je l’aide à acheter urgemment un titre sur la borne, qui, avec ses menus déroulants et sa lourde molette, n’est manifestement pas faite pour les achats urgents. Nous finalisons l’achat au moment où les portes s’ouvrent. J’ai fait ma B.A.
Dès la sortie de la gare, la présence policière est très sensible en ville. Le président est en déplacement dans la ville.
J’ai un peu de temps devant moi avant l’atelier. Je prends un café dans une brasserie du port. Le soleil chauffe la baie vitrée, une femme lit, la musique est douce et à petit volume, les passants défilent en petites scènes piétonnes. Une autre image pour ma collection de situations.
5 novembre
Grand frais, vent de sud-sud-est.
- Le vent balaie le sable, arase le chemin.
- La terrasse du bar du port ostréicole est à terre : chaises, chevalet, parasols.
- Objet perdu : une baballe, encore (une autre).
6 novembre
R. est à Angoulême pour assister à une rencontre sur la censure dans la bande dessinée. Il m’a envoyé le lien pour suivre les échanges en visio, ce que je fais par intermittence, au moins le matin. J’essaie dans le même temps de travailler un peu, ce que je fais par intermittence, sans envie.
7 novembre
Je renouvelle vingt-trois fois dans la soirée mon appel aux Urgences de l’hôpital pour savoir ce qu’il est advenu de ma sœur, qui y a été admise en fin de matinée. Nous sommes sans nouvelles depuis. La démarche me paraît parfaitement absurde, il me semble que je suis voué à tomber inlassablement sur la même boucle téléphonique. Pourtant, à une ou deux reprises, sans que je comprenne comment, je réussis à obtenir un être humain, qui me dit transférer mon appel au service adéquat, appel qui se perd ensuite. Il faut tout recommencer. Au moment où je suis prêt à renoncer, je parviens à obtenir quelqu’un, qui me donne, sur un ton glacial mais enfin, quelques nouvelles.
C. a repéré une maison face à la mer, abordable. On se prend à réenvisager notre vie dans cette ancienne écurie réhabilitée, avant que la raison ne reprenne le dessus.
8 novembre
L’horizon est embrumé.

Nous nous rendons à l’hôpital pour deux visites distinctes, sœur et belle-mère. J’espère que tout cela va rester exceptionnel.
La ville est noire de monde. On trouve toujours une bonne raison pour expliquer l’affluence, mais il faut se rendre à l’évidence, l’affluence est constante. Je suis content que nous ayons mis un peu de distance.
9 novembre
Les Forces, de Laura Vazquez, serait à ce jour bien placé pour se voir attribuer le prix Bonheur portatif, qui récompenserait chaque année le livre qui m’a le plus emballé. L’an dernier, pour la première édition de ce prix dont le jury ne compte qu’un seul membre, le lauréat aurait été Christophe Manon, pour Signes des temps.
Je retrouve E. en visio. Il enquête sur les possesseurs du Disque sourd de Dominique A., dont je suis. Il veut m’entendre lui répéter, car il connaît déjà l’histoire, comment le disque est arrivé entre mes mains. Je ne possède qu’un seul vinyle, et c’est le Disque sourd, que je n’ai jamais écouté, faute d’avoir une platine. Zoom nous interrompt au bout d’une demi-heure : « Cette réunion gratuite est terminée. » Nous poursuivons au téléphone.
