10 novembre
Il fait froid, il pleut et j’ai la flemme d’aller courir.
J’ai droit ce matin à une visite guidée personnalisée de la tour de la Lanterne, en prévision d’ateliers d’écriture que je dois y mener avec des classes de primaire dans les jours à venir.
Je passe l’après-midi à l’hôpital, à demander et à attendre le passage d’un médecin qui puisse nous informer sur l’état de santé de ma sœur. La jeune femme que nous rencontrons en milieu d’après-midi ne cherche pas à se montrer encourageante. Elle nous brosse un tableau complexe, où se mêlent et se contrarient plusieurs pathologies et leur traitement. Plutôt que d’en faire un mauvais compte-rendu à mon autre sœur, j’enregistre la conversation, sans demander son autorisation au médecin. Je raccompagne ma mère, dépassée et submergée (comme je suis moi-même dépassé).
Le soir, je fais relâche, je me réfugie dans des choses régressives, je vide un sachet de bonbons anglais à la réglisse, puis un autre de pois wasabi. Je n’ai pas la tête à faire attention à mon alimentation.
11 novembre
E. me fait un cadeau par mail : il m’envoie le MP3 du Bal des Lazes de Polnareff par Dominique A. Je fus possesseur d’une authentique cassette audio sur laquelle se trouvaient ce titre et Un albedo, avant de prendre la décision stupide de jeter un jour toutes mes cassettes. L’enregistrement est en-deça de mon souvenir mais je suis à ce moment preneur de tout geste de chaleur amicale.
Car par ailleurs, la série des pleurs se poursuit : après la mère, parce qu’elle craint de perdre sa fille, c’est le tour de la belle-fille parce qu’elle n’en peut plus de supporter sa mère ; voire du fils, tout à son emportement à débattre de l’IA avec moi (il plaide contre tout recours, et j’en défends face à lui un usage raisonné, mais surtout pour le plaisir que j’ai à le voir argumenter et à défendre son point de vue d’arrache-pied, sans rien lâcher, hormis quelques larmes, donc.)
12 novembre
Je cours.
- Sur la plage, les tuyaux d’alimentation des terrasses démontées et leur garniture de scotch coloré qui émergent du sable ici ou là forment des petits ready-made d’art brut.
- Cinq pneus ont été déposés sur la digue.
- Je ne croise personne, ou presque.
Je trouve un écho à la discussion passionnée d’hier avec E. autour de l’IA sur le blog de David Larlet :
Et aujourd’hui, de dire qu’il ne faut pas laisser des IA — enfin, leurs propriétaires, on s’entend — réfléchir à notre place et nous manipuler aura-t-il vraiment une influence quelconque ? L’histoire se répète et c’est à chaque fois un peu plus de notre humanité qui est perdue, un peu plus de notre marginalité qui est gagnée. Beaucoup de doutes et de tristesse, d’énergie dépensée à tous les niveaux.
« Gagner en marginalité », je crois que je n’aspire plus qu’à ça.
Sur la route qui me conduit à la Villa Perochon à Niort, où je vais préparer un autre atelier d’écriture autour de la photographie littéraire, j’écoute sur France Culture Jean-Philippe Toussaint parler de photographie littéraire.
J’ai droit également à une visite guidée personnalisée de la Villa Perochon.
13 novembre
Je vis depuis plusieurs semaines une aventure moderne : pour animer trois heures et demie d’ateliers d’écriture, je dois m’inscrire auprès d’un nouveau commanditaire dans son fichier d’intervenants. Il me faut pour cela me « créer un compte » (cette obsession contemporaine) et fournir en conséquence quelques pièces administratives. There is no alternative. Parmi les pièces à fournir, je dois notamment présenter mon dernier diplôme, décerné il y a près de trois décennies par une université parisienne. (En quoi produire un vieux diplôme de géographie atteste de mes compétences pour animer des ateliers d’écriture, j’évite de poser la question.) Au gré de nos déménagements, j’ai égaré ce document, qui ne m’a jamais fait défaut. Je contacte donc « l’Unité Diplôme du Pôle Scolarité Centrale de la Direction des Études et de la Vie Étudiante de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne », qui me réclame elle-même divers documents afin de pouvoir rééditer mon diplôme. Un délai d’un mois m’est annoncé. J’en profite pour rassembler les autres pièces demandées par le commanditaire de l’atelier. Chacune requiert son lot de démarches dématérialisées et certaines me semblent fantaisistes (comme désigner des ayant-droits auprès d’un assureur en cas de décès). Face à mon scepticisme (et, je le concède, ma mauvaise volonté), on finit par me dire qu’un certain nombre de ces pièces sont effectivement facultatives, voire inutiles. Dont acte. Un mois passe entretemps et, aujourd’hui donc, je m’enquiers de l’état de ma demande de diplôme auprès de l’UD du PSC de la DEVE de l’UP1PS, qui me répond pour la première fois qu’il faut leur fournir en plus un « procès verbal attestant de mon admission auprès de la scolarité ayant été en charge de ma formation universitaire ». Problème : cette scolarité n’existe plus, puisque le diplôme et la formation n’existent plus (trente années sont passées, je le rappelle.) J’appelle une grosse demi-douzaine de numéros au département de géographie de Paris 1, pour tenter de trouver une instance pédagogique ou administrative ressemblant de près ou de loin à mon antique scolarité : personne. J’envoie de guerre lasse un mail comme on envoie une bouteille à la mer. De son côté, cet après-midi même, le commanditaire de l’atelier me relance pour me signifier que la date de mon atelier approche et que mon dossier reste incomplet. J’apprends incidemment que la procédure d’appel des étudiants participant à cet atelier consistera en un flashage par les-dits étudiants d’un QR-code que je suis censé leur présenter sur mon smartphone en début d’atelier, QR-codes que je ne pourrai moi-même obtenir que si je suis dûment enregistré en tant qu’intervenant dans le fichier de leur école.
J’en suis là (las ?) de cette aventure moderne. J’ignore à ce jour si je sortirai indemne de ce concours de stupidité procédurale et d’inefficacité administrative (« c’est à chaque fois un peu plus de notre humanité qui est perdue… ») J’ai souvent été tenté de tout envoyer balader. (Mais il faut bien que je mange.) (Et la sollicitation de départ est amicale.) Parce qu’il submerge encore dans cette histoire quelques êtres humains, je serai présent dans quelques jours face aux étudiants pour animer l’atelier demandé. Et il y a peu de chances que je fasse l’appel. (« …un peu plus de notre marginalité qui est gagnée. »)
Après une après-midi consacrée à tenter de m’extraire et à maudire cette merdification dématérialisée de nos vies, je suis brutalement rappelé à ma physicalité : j’enfile une charlotte, une blouse, un masque, des gants, des sur-chaussures et entre dans une nouvelle chambre d’hôpital.
J’en sors pour me rendre à un apéritif entre jeunes créatifs locaux et c’est peu dire que je me sens en décalage.
14 novembre
Vent frais de sud-sud-est
- Il y a un très bel olivier dans un jardin près du petit port. Il est encore plus beau quand le vent souffle dedans, ses feuilles prennent des teintes argentées, qui se mêlent au vert profond.
Le temps s’accélère brusquement en milieu d’après-midi, alors que je suis sur l’île pour ramener E. Ma sœur est transférée au CHU de Poitiers. Il ne fait pas de doute que ce n’est pas bon signe. Il nous faut réfléchir urgemment avec mon autre sœur quant à notre organisation du week-end, nos déplacements, l’attention à porter à notre mère. Nos appels se multiplient, au gré des décisions de chacun. Tandis que je conduis, E. tient le téléphone et assiste à mon effondrement.
Le soir, les enfants sont tous là, la famille est au complet. Nous fêtons l’anniversaire d’E. par anticipation. Tenter de faire bonne figure.

15 novembre
Je suis d’astreinte ce week-end. Je dois assurer la permanence familiale, récupérer à distance des nouvelles de ma sœur, les communiquer immédiatement à mon autre sœur et à ma mère, anticiper leurs questions, donc tenter de poser les bonnes questions aux personnes que je parviens à joindre, et tenter d’obtenir des réponses, et les comprendre, les synthétiser et les restituer. Les gens au téléphone sont tous très gentils. Et très prudents. Personne ne s’avance sur rien.
Je cuisine une paella végétarienne.
16 novembre
Nous nous perdons dans le CHU avec ma mère. Nous nous trompons de bâtiment, d’étage, de porte, de service. Nous arrivons à un deuxième étage qui n’est pas le bon deuxième étage. Nous errons dans des couloirs déserts, tombons sur des paliers déserts. Nous dépassons la chambre où se trouve ma sœur. J’enregistre un nouveau médecin.

Nous rentrons en soirée, plein ouest, et je n’ai d’yeux que pour le coucher éclatant du soleil. Je n’écoute pas ma mère, qui se raccroche aux dernières branches pour ne pas sombrer. Crépuscule flamboyant.
