Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Novembre, semaine 48 – Madrés, impair, étais

24 novembre
Je traverse la pampa pour me rendre à la Villa Perochon, à Niort, où je retrouve des étudiants pour un atelier mêlant photo et écriture.

Un restaurateur semble presque insulté que je lui demande s’il est possible de prendre un café à sa terrasse : « D’autres lieux font ça très bien. » Mais pas de problème, mon bonhomme, je te laisse préparer tes burgers. Un lundi midi, fin novembre, à Niort, les terrasses accueillantes sont rares.

Les étudiants s’acquittent plutôt pas mal des consignes données. Nous refaisons, à l’heure demandée, une visite d’expo en audiodescription à partir de leurs écrits et leur production collective est assez satisfaisante. Le problème, désormais, dès que des étudiants produisent un travail d’écriture correct, c’est que l’on soupçonne le recours à une intelligence artificielle. Ça m’importe peu finalement, peut-être que le vrai travail d’écriture réside dans la rédaction de prompts précis.

Cet atelier achevé, je me replonge rapidement dans la lourdeur de ces journées d’obsèques. Je n’ai d’énergie pour rien. Je ne cuisine rien et je mange n’importe comment, au point d’en avoir mal au bide.

Je n’arrive pas non plus à me dire qu’il va me falloir travailler. J’ai l’impression d’arriver au bout de quelque chose, mon travail me semble un cauchemar.

25 novembre
Je cours. Je rumine un peu d’amertume.

J’expédie rapidement une newsletter, en expliquant que je ne serai pas dispo dans les jours à venir pour d’éventuelles reprises.

Je rédige le portrait de ma sœur que nous lirons à la cérémonie. Évoquer des souvenirs amène son lot de sanglots.

L’après-midi, j’ai une aimable discussion avec la conservatrice d’un musée de la ville, pour lequel je dois rédiger quelques textes.

Je retrouve ma mère à la chambre funéraire, en grande discussion avec un ami d’enfance, qui est venu visiter un autre défunt. Les chambres funéraires sont le dernier lieu où l’on cause.

26 novembre
Je cuisine une tarte aux oignons, une autre aux champignons, une autre aux petits légumes, et une quiche lorraine avec des faux lardons. Il faut nourrir les invités.

Le sol de la chambre funéraire se couvre progressivement de bouquets.

Je traverse en voiture des marais jamais traversés, soleil rasant, avec l’envie de revenir m’y perdre. D’ailleurs, le GPS finit par me perdre, mais sur la traversée de la ville, que je connais pourtant bien. Je récupère E. Puis nous récupérons F., revenue de Limoges en covoiturage.

Nous rendons une dernière visite à ma sœur avec les enfants.

27 novembre
J’entre dans cette journée d’obsèques comme dans un long tunnel.

Étape un : la mise en bière. J’observe le ballet bien réglé des pompes funèbres, les courbettes à tout-va, les formules bien répétées d’accompagnement à la famille, les déplacements millimétrés, tout un cérémonial de gestes destinés à marquer, et à montrer, la solennité du moment. Tout fait un peu faux, un peu surjoué, et cette obséquiosité de pacotille détourne finalement de ce qui est en train d’advenir.

Étape deux : la cérémonie religieuse. Ma sœur et moi lisons l’éloge funèbre de notre sœur aînée. Nos voix chevrotent par instant mais nous allons au bout. Dans ces moments-là, on s’attache à voir des signes dans tout et n’importe quoi. Par exemple, dans la lumière oblique et chaude du soleil dans le vitrail qui nous tombe dessus. Une cousine me passe commande de son éloge.

Étape trois : le cimetière. On retrouve et salue ceux qu’on n’a pas encore vus. Un de mes cousins me regarde avec des petits yeux de complotistes, le regard légèrement de biais comme s’il analysait ce que je suis en train de lui dire à l’aune du mensonge, de l’enfumage ou de la forfanterie. Ma sœur aimait Claude François et nous avons trouvé une version des Moulins de mon cœur, de Michel Legrand, interprété par le chanteur peroxydé, que diffuse l’enceinte portative des pompes funèbres. C’est un bon compromis, on n’allait quand même pas passer Le lundi au soleil. Ah si, on passe Le lundi au soleil.

Étape quatre : la collation offerte à la famille et aux proches. Je ne connais pas tout le monde mais je trouve à dire un petit mot à la plupart. Ma mère me présente à d’antiques cousins, je fais semblant de comprendre notre lien de parenté, je remercie d’être là et propose de la tarte, de la brioche ou à boire. Certains vieux sont plus madrés, qui me demandent si je sais qui ils sont ou si je les reconnais. Répondre oui expose à un impair, mais répondre non est déjà un impair. Je louvoie, les gens me pardonnent.

Sortie du tunnel.

28 novembre
Je me réveille groggy. Plusieurs fois ces derniers jours on m’a demandé si ça allait et si je tenais le coup. On m’a mis en garde sur l’après, « quand ça va retomber. » Ça retombe. J’ai surtout envie de ne rien faire et il faut que j’estime au plus juste jusqu’à quel point je peux me laisser aller avant de m’atteler à la reprise et au rattrapage des tâches décalées ou laissées en suspens.

Collection de moments d’attente : « Je suis seul dans un cimetière sous la pluie ».

29 novembre
La médiathèque est un refuge : hors de chez soi, confortables chauffeuses, ce qu’il faut de silence, ce qu’il faut de bruit, ce qu’il faut de mouvement, la ville comme décor devant soi, l’acceptation sociale de la rêverie, du regard dans le vague, des yeux fermés, de l’abattement. Le droit de se charger de livres et de n’en lire aucun. Aucune sollicitation commerciale. Un bon endroit pour recharger un peu les batteries.

Collection de moments d’attente : j’attends à l’entrée d’un parking souterrain, abrité de la pluie, à la fois dans et hors de l’effervescence de la ville.

30 novembre
Parmi les lectures du matin, sur Tant qu’il nous reste des dimanches, une note intitulée « Trente bribes de novembre » :

Inventaire du temps d’avant

  • Une montre classique.
  • Un réveil basique.
  • Un vrai minuteur.
  • Des carnets partout, dans les poches de salopette, les sacs, la cuisine, la salle de bain.
  • Les e-mails consultés une fois par jour.
  • Le courrier.
  • La conscience de la qualité et de l’argent.
  • Faire passer son temps avant absolument tout.

Je me souviens de « I miss my pre-internet brain. »

Les enfants partent, F., d’abord, puis R., puis bientôt E. et c’est comme si l’on me retirait un à un mes étais : je tiens debout mais je me sens plus fragile. La nuit tombe, et je sens le chagrin qui vient me chercher et j’aurais envie de pleurer, mais juste pour évacuer un trop-plein de larmes. Les semaines à venir me pèsent déjà.

Au retour de l’île, je reste quelques instants dans l’habitacle de la voiture. Je ferme les yeux et j’entends le ressac de la mer et c’est profondément apaisant.

Lu le soir dans Ma mère en toutes choses, de Ludivine Ribeiro :

Ce n’est pas moche, le chagrin, c’est de l’amour encore.