Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Décembre, semaine 49 – Riz, bac, bof

1er décembre
Je cours.

  • Les lumières de la ville s’éteignent quand je commence à courir.
  • Les nuages sont roses.
  • Je vois poindre un minuscule grain de riz lumineux sur l’horizon, au fond de la baie. J’assiste au lever du soleil. Cela fait au moins un mois que je guette ce moment. Je partais toujours un peu trop tard. Le soleil est entièrement au-dessus de l’horizon quand je fais demi-tour.
  • Les nuages sont maintenant orange.
  • Les déchets de plastique qui s’accumulaient devant le portail de la réserve naturelle ont été soigneusement mis en tas sur le côté du chemin. Le bac à marée n’a toujours pas été réinstallé.
  • Sur toute la partie ostréicole de mon trajet, je ne croise absolument personne.

J’ai beaucoup de mal à me remettre au travail. Je n’ai pas grand chose à faire, mais c’est déjà trop. Je réévalue en permanence le moment où je ne pourrai faire autrement que de m’y mettre. La matinée y passe. J’aimerais ne faire rien d’autre que rester chez moi à lire et écrire. Mais on ne paye pas les gens pour ça.

Je pourrais m’effondrer.

Je me sors sans envie d’une sieste, parce qu’il le faut bien.

Quelques heures passent à travailler.

2 décembre
En passant sur le pont qui mène à la rocade, je vois déjà les bouchons. Je passe par la pampa pour les éviter, mais pour aller où je vais, il va forcément falloir que je rejoigne la rocade. Tout le suspens désormais réside dans le choix de mon entrée sur la rocade : avant ou après le bouchon. Dans tous les cas, j’arriverai en retard à mes ateliers. L’un se déroule bof, l’autre se déroule bien. Certains enfants semblent complètement affligés par l’exercice simple qui leur est proposé.

Je grignote et m’enroule dans des plaids. Je dors une heure.

Je tends une perche par mail pour proposer de repousser la restitution des ateliers à après les vacances, mais toutes les personnes qui saisissent cette perche plaident plutôt pour restituer avant les vacances. Autant dire qu’il faut que je me mette au travail immédiatement, parce que la restitution repose essentiellement sur mon travail. Je bricole tant bien que mal une affiche sur Scribus et, ma foi, ça passera.

3 décembre
Je cours.

  • Le chemin des dunes est couvert de flaques
  • On décharge un drôle d’engin à chenillettes sur le sentier littoral, on me laisse franchir la rubalise mais je devine que pour le retour, il me faudra prendre un autre chemin.
  • Je cours dans un paysage humide : brume rasante, gouttes de rosée sur les hautes herbes, le tout magnifié par la lumière crue du soleil levant.
  • Le chemin alternatif du retour comporte une belle montée. Je n’ai pas l’habitude mais je m’en sors bien.

J’avance la plupart de mes tâches d’une case : démarche administrative, création d’affiche, etc.

Pas même une semaine après avoir enterré ma sœur, je me retrouve aux obsèques d’un genre d’oncle. Je n’en peux plus de cette petite sociabilité funèbre.

4 décembre
Je suis dans un creux, embourbé, toute la journée. Plus d’appétit pour mon travail, ni les commandes d’articles, ni les ateliers. Je sens bien que tout me pèse. Je ne peux pas vraiment en sortir. Ça rapporte peu mais ce peu nous est nécessaire. Je ne sais pas par quel bout démêler le problème.

Sur la plage (presque personne, vent froid, nuages de pluie menaçants) je regarde à quelque distance une femme qui trace avec détermination quelque chose sur le sable avec un bâton qui semble prévu à cet effet. Ça m’intrigue. Je la laisse terminer, je m’approche et c’est un décevant JOYEUX NOËL qui est écrit. J’espérais un SOS.

5 décembre
Je pars tôt pour éviter les bouchons sur la rocade et il n’y a pas de bouchons sur la rocade. En conséquence, j’arrive devant l’école avec une demi-heure d’avance. J’attends dans la voiture sur le parking. Je suis épuisé. Je guette si une météorite ne pourrait pas tomber précisément tomber, ici et maintenant.

Je sors de l’atelier un peu regonflé, les retours des enseignants sont positifs mais l’élan ne dure pas, je passe l’après-midi à dormir.

Je me bats sur la plateforme ChorusPro pour déposer une facture. Suivant une logique toute administrative, pour émettre une facture, il faut choisir « factures émises ».

6 décembre
Après-midi maussade, à accompagner notre mère sur la tombe de sa fille, et faire un rapide nettoyage des fleurs déjà passées. Nous passons la fin d’après-midi ensemble, à boire cafés, thés et tisanes. Un chagrin diffus nous réchauffe.

7 décembre
Ajout à ma toute nouvelle collection de moment d’attentes : je suis sur le parking d’une zone commerciale un dimanche matin sous un ciel couvert. Il tombe des gouttes. Les gens vont au Lidl. J’attends E.

Martin Parr meurt. J’exhume ma photo « Martin Parr » qui a été mon fond d’écran pendant des années.