Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Février, semaine 7 – Almanach, butternut, teaser

12 février
Je ne cours pas, pour la troisième journée consécutive, et je n’aime pas ça. Mais il flotte, et j’aime encore moins ça. Je lis ce que Franz Bartelt a écrit au 12 février dans son Almanach des uns, des unes et des autres, que je parcours par intermittence en essayant de faire à peu près coïncider les dates de ses notes à l’avancée de mon propre calendrier :

Si je devais avoir une devise et y obéir, ce serait : « Tais-toi ! » En effet, que de paroles, à notre époque, dont l’intérêt se limite à l’instant présent et qui ne sont même pas un échange d’informations ! Il est de mode de se répandre à perdre haleine, de raconter sa petite histoire, de démonter devant tout le monde le petit moteur de son petit problème.
(…)
Après avoir appris à parler, obligation du jeune âge, il serait tout à fait hygiénique d’apprendre à se taire, ce qui n’est que l’art d’économiser son temps.

Bartelt écrit ça en 1989, soit une demi-douzaine d’années avant qu’internet ne nous tombe dessus, ses oreilles ont dû exploser depuis. J’allège un vieux texte, en vue d’une lecture devant des élèves de primaire cet après-midi. Je reconnais quelques têtes. L’atelier se déroule tranquillement. Je finis L’Appel des odeurs, de Ryoko Sekiguchi. Le livre alterne courtes nouvelles ou récits et ce que l’on devine être un carnet de notes, questions et citations sur les odeurs. Cette partie-là donne envie de redoubler d’attention à notre environnement olfactif et de consigner tout ce que l’on sent. Au collège, la prof qui anime la réunion me tend une perche pour que je pose la première question de la rencontre ; heureusement, j’en ai une.

13 février
Je cours un peu plus de 32 minutes, soleil levant. Je m’acquitte d’un travail en cours, et un seul. Demain un autre, jeudi un autre. Répétition de mon atelier dans une nouvelle classe, qui se passe parfaitement bien. Nous sommes interrompus par le déclenchement d’une alarme, et personne ne sait ce que c’est : incendie ? intrusion ? dans le doute, on sort. Je fais les courses, j’essaie d’acheter davantage de frais. Je m’aide de mon smartphone pour retranscrire automatiquement un propos de Patrick Modiano sur la création littéraire. Je prépare une courge butternut au four.

14 février
Je m’engage dans un long train de voitures pour me rendre au collège. Je suis content d’échapper à ces mouvements pendulaires quotidiens. Le travail avec les collégiens me laisse toujours un peu sceptique. J’ai l’impression que le peu que je leur demande est déjà trop compliqué pour eux, mais demander moins, c’est pratiquement leur demander de recopier des phrases. Je prends mon premier repas de 2024 sur la terrasse, puis mon premier café de 2024 au bar de la plage, avec ma chérie. Je termine le portrait de Hyam. Épinards champignons à la crème.

15 février
Je cours 21 minutes et je m’arrête parce je ressens une douleur soudaine dans le mollet. Je termine en trottinant, et en marchant. Je reçois un mail, puis deux, d’étudiants qui ne viendront pas cet après-midi. Nous sommes à l’avant-veille de leurs vacances, je m’enquiers de leur présence auprès des autres. Troisième défection. Nous allons être très peu, il nous reste quatre séances avant d’exposer nos travaux, ça ressemble à la quadrature du cercle, je suis complètement démotivé. C’est précisément le jour que choisis une étudiante pour venir filmer l’atelier afin de réaliser un teaser pour le festival à venir. On triche, on sort toutes nos productions des années précédentes, on massicote tout ce que l’on peut pour qu’elle filme en gros plan notre intense activité. J’abrège la séance, qui n’aura pas été complètement nulle. J’emprunte à la BU le livre rendu en début d’après-midi, après déjà une prolongation, afin que Cadette puisse le lire. Je tente de régler un problème de facture impayée. Je passe par la mer au retour, pour le plaisir de prendre mon temps. Je râle un peu contre Benjamin, qui n’a pas vu l’heure. J’ai la flemme de réfléchir à un repas. Je délègue sans mot dire à ma chérie, qui s’acquitte de la tâche.

16 février
Je ne vais pas courir et je prends ça comme une punition. Mais il faut être raisonnable. Même si la douleur au mollet n’est plus qu’à peine sensible, il est plus prudent de rester au repos. Je rédige une newsletter, j’anime un atelier, je passe récupérer ma chérie à son travail. Notre médecin me renouvelle mon ordonnance d’antihistaminiques sans que j’ai à prendre rendez-vous ni à passer à son cabinet. On mange une espèce de curry en bocal pas terrible. Je commence Tenir sa langue, de Polina Panassenko. Je descends une couette pour ma chérie, qui s’est profondément endormie sur le canapé.

17 février
Je reçois un mail de Hyam qui demande si l’on peut changer une phrase dans son portrait. Avant de me lever, je finis Tenir sa langue, de Polina Panassenko. Le samedi, je n’ai généralement pas le temps de courir, j’accompagne Benjamin à son atelier (ou alors il faudrait que je me lève plus tôt.) Benjamin me pose plein de questions de physique et mes réponses me semblent très approximatives. J’esquisse trois pas de course pour traverser le boulevard et mon bobo au mollet revient instantanément, il va falloir se montrer plus patient. Je prends le dernier vélo disponible à la station pour me rendre au centre-ville. Je crois que la jeune libraire parle de son bébé, alors qu’elle parle de son chien. Je passe à la pharmacie. Je reçois un appel du Liban. Nous déjeunons sur la terrasse. Nous regardons Le procès Goldmann, de Cédric Kahn.

18 février
Je trouve une pièce de puzzle sur la route des croissants. C’est la deuxième en 14 mois mais elles ne matchent pas.

Je lis Mécano, de Mattia Filice dans la journée. Nous regardons La Conspiration du Caire, de Tarik Saleh.