Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Février, semaine 8 – Sigisbées, gyrophare, autochromes

19 février
Si j’abats ce qu’il faut de boulot cette semaine, j’ai peut-être une chance de me dégager quelques jours de congés dans la quinzaine à venir. J’expédie quelques tâches en cours. Je lis les premiers volumes de la série Perec 53 de l’Œil ébloui, les 50 choses qu’il faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir, de Jacques Bens et Georges Perec, et Trajet Perec, de Thierry Bodin-Hullin. Selon les critères sévères de ce dernier, je peux prétendre à 2 étoiles sur l’échelle du fan club : je possède « le timbre de la Poste édité à l’occasion du quarantième anniversaire de sa disparition », et je détiens également « le puzzle de 99 pièces du portrait de l’écrivain, une photo d’Anne de Brunhoff, dans le coffret édité à l’occasion du Festival d’Avignon 1988 » (première étoile). J’ai dans ma bibliothèque une édition originale des Choses, « plusieurs exemplaires d’un même titre » (je compte par exemple cinq éditions de La Vie mode d’emploi, trois de W ou le souvenir d’enfance, et trois de La Disparition), « en plus des deux tomes des œuvres dans La Pléiade (deuxième étoile). Je possède enfin quelques « petites éditions confidentielles », comme l’édition originale du Verger par Harry Matthews, recueil de « Je me souviens » édité après la mort de Perec, l’Entretien avec Gabriel Simony au Castor Astral que les ayants-droits ont fait interdire, le numéro de la revue L’Arc consacré à Perec, ou encore deux numéros originaux de Cause Commune (le 1975/1 sur Le Pourrissement des sociétés et le 1977/1 sur La Ruse) mais je ne sais pas si c’est suffisant aux yeux des gardiens du temple perecquien pour prétendre à une troisième étoile. Je me mets en quête du timbre-poste. Je ne parviens pas à mettre la main dessus et je crains de l’avoir égaré lors d’un déménagement, quand je l’exhume d’un ancien portefeuille. Je me retrouve finalement dans l’embarras : maintenant que je l’ai retrouvé, où le ranger mieux que là où il était ? La lecture de Bodin-Hullin, me donne envie de relire 53 jours, de Perec, dont je ne garde que très peu de souvenirs. J’y lis ce mot, « sigisbées », que je ne connaissais pas. Nous sortons profiter du coucher de soleil.

Nous regardons Le Caire Confidentiel, de Tarik Saleh.

20 février
Je finis 53 jours de Perec (je ne m’en souvenais plus du tout, en réalité). Je survole les notes. Je survole aussi L’espace commence ainsi, de François Bon, le troisième titre de la collection Perec 53. J’ai autant de mal à lire Bon qu’à l’écouter. Je passe l’après-midi à piocher dans des bouquins, pour un atelier d’écriture à venir : L’Infra-ordinaire, de Perec, Laëtitia ou la fin des hommes, d’Ivan Jablonka, Nouvelles en trois lignes, de Félix Fénéon. Je lis aussi, sur un des blogs du Monde (Réalités biomédicales) un article à propos d’un gars qui s’est enfoncé trop profond des piles plates dans la bite (!?). La conclusion est à même de séduire tout amateur de liste :

(…) les piles, de forme tubulaire ou plate, ne sont pas les seuls corps étrangers à avoir été trouvés dans l’urètre ou la vessie d’hommes et de femmes se livrant à des pratiques auto-érotiques. La liste est impressionnante : crayon, gomme, stylo, cartouche de stylo, clou, vis, aiguille à tricoter, câble téléphonique, ampoule électrique, billes magnétiques, petit aimant, paille, ressort, hameçon, brosse à dent, coton-tige, clé à vis, épingle à cheveux, balle de fusil, tuyau de pipe, trombone, tube métallique, pointe de stylo bille, pièce de monnaie, bâton de sucette, fourchette, thermomètre, tube en caoutchouc type durite d’essence de motocyclette, os, boule de chewing-gum, cire de bougie chaude, colle, autocollant adhésif, coton-tige, tampon hygiénique, stérilet.

Sans oublier des végétaux, tels que des carottes, des haricots rouges, des brins d’herbe, des concombres, du foin. De petits animaux ont même été découverts : ver, poisson, serpent, sangsue, queue d’écureuil.

Ma mère m’appelle pendant que je cuisine. Elle compte sur nous dimanche prochain, nous ne nous sommes pas vus depuis Noël. Ma garniture oignon-champignons-faux lardons-épinards-crème fraîche pour galette de sarrasin fait l’unanimité.

21 février
Étonnamment, le souvenir de mon rêve n’a pas éclaté comme une bulle de savon à la seconde où je me suis réveillé. J’en prends conscience en lisant la note du jour de Fuir est une pulsion, de Guillaume Vissac. Mon rêve : une histoire de course extrêmement mal organisée, les dossards sont en carton, les sacs sont entassés dans une cabane, on doit sans cesse faire des allers-retours d’une baraque à l’autre, on ne connaît pas l’heure de départ, je n’ai pas pris de maillot et j’ai un avion à prendre dans la foulée. Le plus souvent, je ne me souviens pas de mes rêves, je n’y accorde aucune importance. Dans ma vie éveillée, et après une semaine de pause, je tente un petit footing pour voir si mon mollet peut reprendre du service. Je trotte, plus que je ne cours, une trentaine de minutes. Pas de douleurs, mais comme un nœud qui taquine le muscle. Je parviens à débloquer le paiement d’une facture qui restait coincée dans les tuyaux administratifs et financiers de l’Université. Ce n’était même pas de ma faute. Dans En attendant Nadeau, réponse de Gaëlle Obiégly à la question « Les listes de vente de vos livres sont-elles pour vous un objet de préoccupation ? (Si oui, pourquoi ?) » :

Non car je me suis organisée pour ne pas en dépendre économiquement. Je n’ai pas d’orgueil social. J’exerce donc toutes sortes de métiers sans prestige qui me laissent suffisamment de temps et d’esprit pour écrire. 

À la librairie, Cadette me dit qu’elle a lâché un livre dès qu’elle a lu sur la quatrième de couverture que l’histoire mettait en scène « une vedette de la télé-réalité ». Nous discutons de l’idée d’une liste de ce qui nous fait immédiatement reposer un livre, classée par catégories : les éléments extérieurs (couverture, bandeau, argumentaire de quatrième de couv.), et ceux intérieurs (premières phrases, extraits au hasard, etc.) Le café où nous voulons prendre un goûter est complet.

22 février
C’est la tempête. J’ai rendez-vous dans un café avec Hyam. Dans le café, quelqu’un m’appelle et je ne reconnais pas tout de suite qui c’est. Je ne sais pas si cela se voit, je salue et ne cherche pas engager la conversation. Sur la route du retour, je croise un Hummer qui tracte un jet-ski puis je suis une voiturette sans permis avec un gyrophare sur la plage avant. Il n’y a plus d’internet à la maison. Dans ces cas-là, on se pose toujours la question de savoir si ce n’est que chez nous, ou si ça touche tout le quartier. Dans ce dernier cas, on compte sur un rétablissement dans un délai raisonnable, et sans avoir à s’occuper de rien. Dans l’autre cas, on appréhende déjà les démarches à faire auprès de l’opérateur. Je lis le livre d’entretien entre Hervé Le Tellier et Richard Gaitet. Je m’acharne sur la machine à expresso, sans être certain d’avoir pleinement réussi à la détartrer. Je suis passé à la librairie hier, j’étais en ville ce matin, mais ce n’est que cet après-midi que je reçois un mail m’informant de la réception de mon livre. Nous regardons Sleepy Hollow, de Tim Burton, en famille.

23 février
Les premiers cafés coulent bien mais j’entends bien que la machine nous couve quelque chose. Succession d’averses et de bourrasques. J’envoie quelques mails, en prévision de ma reprise de travail à venir. La pause aura été de courte durée. La machine boude à nouveau en fin de matinée. Au magasin d’électro-ménager, je compare au nôtre différents modèles de filtres et de porte-filtre pour voir s’il ne serait pas possible d’en commander un compatible avec notre machine, qui frôle l’obsolescence. Je reçois un mail de Denis, qui souhaite m’offrir ses deux derniers livres. Nous assistons à un spectacle de danse en famille. Les danseurs déplacent le public sur le plateau, je ne trouve pas de position au deuxième mouvement – pas vraiment assis, pas vraiment accroupi, les pieds tordus sous les fesses – et je ne peux pas bouger sans déranger mes voisins. Je souffre. Arrive cet inévitable moment où je me mets à regarder davantage le public que le spectacle : celle qui ondule pour montrer combien elle vit l’instant, celui qui essaie d’entraîner le public à taper dans les mains mais qui reste tout seul et continue quand même, celles qui considèrent que le spectacle est fini et commentent les dernières minutes à haute voix. Le spectacle dans le spectacle. J’évite le gros rouge pas bon pas bio au moment du « pot de l’amitié ».

24 février
Nous arrivons en ville avec une avance suffisante pour que je puisse passer à la librairie. Je retrouve Denis dans une brasserie du Vieux-Port où je n’ai pas mis les pieds depuis des années. Nous parlons de nos infortunes de voisinage, de nos librairies, de journaux littéraires, de Pierre Bergounioux, de maisons d’édition. Un petit coup de griffe à Michon au passage. Nous passons une heure très agréable et sortons précisément au moment où la pluie se met à tomber. J’aime ces incursions en ville d’où je reviens les bras chargés de bouquins. L’après-midi, ponctuée d’averses de pluie et de grêle, ne peut se prêter à rien d’autre qu’à lire. Hyam m’appelle, elle est coincée au restaurant avec un ami dans ma petite station balnéaire, d’où elle ne peut raisonnablement pas partir à vélo et sous la grêle. Elle s’inquiète de savoir si une issue existe et je la renvoie vers le train. Je lis Et des poussières, de Thomas Vinau, et Noirlac, de Marc Graciano. Difficile dans les deux cas de faire plus concis.

Je n’arrive pas à écrire
alors j’écris

Voilà pour Vinau.

j’ai rangé mon bois
j’ai cassé des pierres
ma journée est faite

Voilà pour Graciano.
(et aussi la citation qui ouvre le recueil de Vinau :

« Regarder un rayon de soleil dans une chambre obscure. C’est plein de poussière. Il n’y a rien de plus sale qu’un rayon de soleil. »

extraite du Journal de Jules Renard, et qui résonne avec les contrariétés domestiques du moment. Nous prenons un beau goûter d’hiver en famille, avec chocolats chauds et tartines grillées. Je lis Ma Rochelle et autres îles, de Denis Montebello. La lune est pleine et belle. Je regarde Metropolis, de Fritz Lang, que je n’avais jamais vu, avec Cadette.

25 février
Je me lève tard (car je me suis couché tard.) Je lis Les Couleurs des Charentes en 1916-1920, qui montre des autochromes de la collection Albert Kahn, avec un texte de Denis Montebello. Je suis toujours incapable de résister à des bonbons posés sur une table. Nous accompagnons Cadette à la gare avec Junior, et nous avons une heure à occuper avant le train de Junior. Nous allons marcher le long de la digue du port de plaisance et manquons nous faire arroser par les vagues qui s’éclatent sur les enrochements.