Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mars, semaine 10 – Carton-plume, paper-clips, baron

4 mars
Je m’amuse à préparer mon atelier de demain. Toutes les priorités de la ville passent aujourd’hui à droite, les panneaux « Cédez le passage » sont occultés progressivement et la confusion règne à chaque carrefour, je dois donner un grand coup de volant pour éviter un automobiliste zélé. Il pleut toujours autant, j’accompagne Benjamin et ma chérie en voiture. Par rapport à ma préparation d’atelier, j’ai beaucoup plus de mal à me passionner pour un autre travail à rédiger sur l’arbre en ville. Sur la boîte à livres de la bibliothèque fermée, un message : « Cette boîte n’est pas une poubelle, merci de ne pas vous débarrasser de vos vieux livres. »

Je reste dubitatif devant les rayonnages de quincaillerie de la grande surface de bricolage parce que, malgré la profusion des références, rien ne semble convenir à mes problèmes d’accrochage d’exposition. Après quelques mois sans activité, un de mes commanditaires me passe coup sur coup plusieurs commandes. Je cuisine une courge butternut au four.

5 mars
Dans le parking souterrain, Ghostbusters à l’arrivée, Michel Sardou au départ. Je vais retirer des sous au distributeur pour payer la pissotière municipale. En pleine salle des profs et en pleine récré, la machine à café du collège se met en pause « chaufferie » pour faire remonter la température de l’eau, celle-ci s’affiche sur le petit écran, par pallier de 0,2°, de 70° à 85°. Je parle beaucoup lors de l’atelier et je crains de ne pas avoir le temps de proposer l’exercice d’écriture. Ça rentre au chausse-pied, les élèves ont été très bien. J’appelle la directrice adjointe du muséum pour faire un test de collage/décollage de nos cartels sur le mur d’expo. Pour coller, pas de problème. Au décollage, on arrache au choix la peinture du mur ou nos cartels sur carton-plume. La directrice me dit qu’ils sont confrontés au problème à chaque expo, et qu’ils n’ont jamais trouvé de solution satisfaisante. Il pleut à nouveau à l’heure de reprendre le travail, j’accompagne Benjamin et ma chérie en voiture. Je perds encore du temps à régler des problèmes de mots de passe juste pour payer mon stationnement depuis mon smartphone. Je demande la clé de l’atelier pour récupérer du matériel, mais la salle est ouverte et s’y déroule une réunion. Nous avons une illumination avec Jérôme et nous trouvons une solution d’accrochage pour l’autre expo, simple, pas cher, efficace. Je commande en ligne 180 paper-clips de 19 millimètres. Je laisse trois voitures me couper la priorité à droite, pour l’instant mieux vaut être prudent, c’est encore un peu le bazar en ville. Ça pue dans la supérette, je n’ose pas le dire à la caissière mais elle a l’air au courant.

6 mars
Je me suis promis de reprendre la course, après plus d’une semaine de repos forcé, mais il pleut toujours. J’écris une bonne partie de la matinée. Je vais rechercher sur un vieux fil facebook la vidéo d’une soirée d’hommage à Jóhann Jóhannsson à laquelle j’avais assistée à Reykjavík et durant laquelle j’avais entendu la chanteuse et maitresse de cérémonie citer, en anglais, les premiers mots du premier chapitre de La Vie mode d’emploi. J’écris à une connaissance en Islande pour qu’il me traduise ce qu’elle dit en islandais juste avant de citer Perec, afin de comprendre le contexte. Je reçois la deuxième alerte pollen de la saison mais c’est une alerte de fin d’émission. Retour d’Islande : la chanteuse ne dit rien de très significatif, elle annonce la chanson à venir et son auteur, mais rien qui concerne Perec ni La Vie mode d’emploi. J’écris directement à la chanteuse, en Islande à nouveau, pour lui demander pour quelle raison elle a cité cet extrait, et s’il existe un lien entre Perec et Jóhannsson, ce qui m’étonnerait tout de même beaucoup.

7 mars
Je reste éveillé de longues minutes, peut-être de longues heures, dans le noir, et c’est évidemment à l’approche de l’heure des premiers réveils que je retrouve le sommeil. Le premier mail du jour m’informe qu’un « événement » retarde l’acheminement de mes 180 paper-clips de 19 mm. Je clique pour « suivre mon colis », qui a été préparé à Arras, pris en charge par chronopost, puis trié dans son agence de départ, avant de poursuivre son acheminement, et d’être à nouveau trié à Arras, pour finalement reprendre sa route jusqu’au hub de Chilly-Mazarin, où il a été retardé pendant l’acheminement. Quel suspense. J’imprime les secrets sur des étiquettes que nous allons coller durant l’atelier de cet après-midi. Nous avons collecté près de 750 secrets. Les étudiants ne sont pas très soigneux, voire même un peu bourrins, dans leur découpe et leur collage, j’ai envie de tout faire à leur place. Un coup de vent manque d’emporter dans un des bassins du port le carton à dessin que je porte sous mon bras. J’ambitionne de faire le tour de la ville en voiture en restant au plus près du centre-ville. C’est un piège, le nouveau plan de circulation ramène immanquablement vers les sorties. Je montre ma tête au vernissage de Franck. Je salue Frédérique, avant de réaliser qu’elle s’appelle Véronique. Je ramasse un confetti doré au sol, sur lequel est écrit à la main « sacrifia ».

8 mars
Je n’ai toujours pas repris à courir, à la fois parce que j’ai peur que ce soit encore trop tôt et que ça ravive ma contracture au mollet, et aussi parce qu’il pleut un jour sur deux, et aussi parce que j’ai la flemme. La flemme est tout de même une inclinaison très naturelle, et aller contre demande un réel effort. Je passe une heure au téléphone avec Éric, qui me parle d’arbres. Plutôt que de retranscrire aussitôt la somme d’informations que j’ai prises en note, je commence un autre travail, histoire d’être sûr de bien me disperser. Je me consacre à l’écriture du portrait d’un artiste en résidence, et je m’amuse pas mal. On cale six fois une heure (la plaie) d’ateliers avec Ingrid. On regarde Inside, de Vasilis Katsoupis.

9 mars
Nous sommes à l’heure au rendez-vous matinal, avec Benjamin, pour la sortie de résidence d’une compagnie de théâtre de rue. C’est décalé comme il faut, on ne sait plus qui fait partie du public et qui fait partie de la compagnie. J’apprends à cette occasion ce qu’est un baron dans le jargon du théâtre. Malheureusement, on doit partir avant la fin. À la librairie, un client à la caisse, sur un ton un peu désabusé : « On achète des mots. » Je suis une femme dans la rue, dont je décrirais ainsi la démarche « Les mains dans les poches, les coudes derrière la ligne du dos, serrés, près du corps, les épaules en arrière, comme si elle voulait passer dans un couloir très très très étroit mais de face. » J’achète six pasteis de nata. J’ai trop peu de temps avant de récupérer Benjamin pour aller au café et pourtant j’ai très envie de pisser. Les toilettes de la grande surface voisine sont « HORS SERVICES ». J’essaie de penser à autre chose et ça marche. J’aide Junior à rédiger ses lettres de motivation.

10 mars
J’estime mal, quand je me réveille la nuit, si mon insomnie dure juste quelques minutes, ou si c’est beaucoup plus long. Sitôt levé, j’intègre les phrases de la nuit à un texte en cours, et je passe la matinée dessus. Je travaille mes lettres de motivation. Je pars faire quelques photos avec Benjamin. Un mail m’informe que mon texte n’a pas été pris dans une revue. Je cuisine deux pizzas et j’en mange une part de trop.