Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Avril, semaine 14 – Cut-up, ready-made, workshop,

1er avril
J’avais dit aux enfants que je les réveillerais vers 9h30, afin qu’ils profitent de la journée et d’eux-mêmes avant leur dispersion dans leur ville d’études respective, mais je me réveille à 9h50, la faute au changement d’heure. Je passe une bonne partie de la journée sur un cut-up, avec un résultat qui m’amuse plutôt. Cadette s’emmêle les pinceaux dans ses horaires et rate son train. Celui de Junior a une heure de retard. Je poursuis mon travail de copie-collage. La question reste toujours de décider quoi faire de ces textes. Mes petites formes ne se prêtent pas vraiment à la publication. Sur ce constat, le plus souvent, je n’essaie même plus de proposer quoi que ce soit. Mes tentatives précédentes ont été à chaque fois décevantes. C’est précisément l’objet du texte produit.

2 avril
Malgré le changement d’heure, je suis parfaitement réveillé bien avant le lever du soleil. Je vois bien que mon régime de sommeil est en train de changer. Je ne sais pas si c’est un effet de l’âge, ni comment m’y accommoder au mieux. Je reçois tôt le conseil d’écriture hebdomadaire de Laura Vazquez. Elle propose un workshop pour se faire éditer, mis en ligne « ici, et seulement jusqu’à samedi ». 96 €. J’entends bien qu’il n’y a pas de raisons pour que les auteurs et autrices ne tirent pas des profits annexes de leur écriture, mais pas en nous dépouillant les uns les autres, quand même. Revue de web matinale, je cite Guy Bennett, dans Diacritik, qui rapporte lui-même les propos de Clarisse Lispector :

Lispector note à plusieurs reprises qu’elle-même considérait ce qu’elle écrivait pour les journaux bien inférieur à ses ouvrages littéraires, confessant en plus qu’elle l’écrivait pour l’argent – ce qui ne me pose pas de problème personnellement car je ne m’oppose pas à ce que les écrivains se fassent rémunérer pour leur travail.

On est bien d’accord. Je consacre ma matinée à la rédaction de mon pensum délibératif mensuel, l’après-midi à la rédaction d’articles et à l’envoi de factures. Je rédige en moins d’une heure, la veille de leur envoi, des articles que je laisse traîner depuis trois semaines. Depuis hier, les plaques à induction n’affichent plus leurs voyants de dysfonctionnement. Ça ne veut pas dire qu’elles fonctionnent. Je tente une première cuisson sur les feux défaillants, ça part bien, puis ça déconne à nouveau. Je déplace le faitout, les signaux s’éteignent, puis s’allument, puis s’éteignent. Le temps agit, mais il est difficile de comprendre si c’est vers du mieux. Je survole les films de Roy Andersson sur Arte.

3 avril
L’Université nous remercie par mail pour les ateliers menés durant cette année. En conséquence, toute la matinée, je reçois les Meeerciii !!! enthousiastes de mes petits camarades en « Répondre à tous », une des plus mauvaises habitudes d’internet. Je réussis à me garer en créneau dans un trou de souris. Croire que je peux débuter un travail en fin d’après-midi, alors que tout m’invite à terminer là ma journée de travail, est une illusion. Je travaille sur mon texte, ready-made, cut-up. Je m’amuse bien.

4 avril
Ce matin au réveil, je me souvenais de mon rêve, c’est assez rare, mais je ne m’en souviens plus du tout au moment de l’écrire. Je m’étais promis hier soir d’aller courir ce matin mais c’est encore raté. Je goûte avec délices une vraie matinée d’écrivain, à ne me consacrer exclusivement qu’à un texte, sans interruption, sans atelier à préparer, sans échéance trop proche. Le seul appel de la matinée est pour reporter l’atelier de demain, le bonheur. Je poste mon texte, et vais marcher sur la plage. Je n’ai pas reçu un seul mail et plusieurs fois je me suis dit que c’est assurément le signe d’une bonne journée. Benjamin revient tout excité du collège, son prof de maths est passé à N’oubliez pas les paroles. Nous allons chercher l’émission en ligne et regardons la prestation très modeste de son prof. Nous consacrons davantage de temps après dîner aux joies de la géographie et de la géophysique.

5 avril
Il n’y a que la grande grande surface où nous n’allons jamais qui vend le café que nous buvons. J’y fais une incursion ciblée, j’ai trois articles à passer à la caisse automatique. Le coin de mon sac en tissu repose sur la plateforme où il faut déposer les achats scannés. La machine se met en mode erreur. Première intervention de la caissière. Je paye et le coin de mon sac retourne malencontreusement sur la balance. Nouveau bug, nouvelle intervention de la caissière, qui m’accuse à moitié de ne pas avoir payé mes achats. J’appelle le service après-vente de l’enseigne suédoise qui m’a vendu nos plaques à induction. Je tombe tout de suite sur un gars nonchalant et rigolard, qui s’inquiète de savoir si j’ai bien utilisé les plaques : est-ce que j’ai d’abord posé mes casseroles sur le feu avant de l’allumer ? est-ce que le diamètre de mes cocottes est adapté ? est-ce que, d’ailleurs, je n’aurais pas changé mes casseroles récemment ? Oui, oui et non. Dernier argument, imparable : est-ce que j’ai réinitialisé mes plaques ? Il m’explique la procédure, je m’exécute et rien ne change. L’enseigne suédoise va dépêcher un prestataire local, je n’ai plus qu’à attendre. Je vais jeter le verre, que nous avons tendance à amasser. J’écris une bonne partie de l’après-midi. Le célèbre « dernier-mail-au-pigiste-avant-de-partir-en-week-end » tombe à 20h10, ce qui en fait une sorte de record. Je décide de ne surtout pas en tenir compte avant lundi. Benjamin me fait découvrir Tom Lehrer, je lui fais découvrir Boris Vian.

6 avril
Je passe à la librairie. Je me replonge quelques minutes dans l’ambiance du marché de la ville, en me tenant à distance, en bordure. Nous n’avons pas de regrets d’être partis, « trop de monde, plus la même ambiance », nous faisons le constat de tous les vieux citadins, que l’attractivité commerciale et touristique a plutôt éloigné du centre. Je croise notre ancien prof d’histoire de fac, ancien voisin, connaissance lointainement amicale, qui m’apprend la mort d’un ancien étudiant, dont j’aurais pu être proche. Je bouquine tout l’après-midi. Retour en ville avec Benjamin et une copine. Nous arrivons en fin de carnaval. Je patiente avec les ados, qui ne font pas grand cas de moi. Je suis tout seul dans une foule, c’est dire si j’apprécie le moment. Le spectacle de rue que nous sommes venus voir me fatigue vite, trop confus, trop braillard… Benjamin et sa copine sont surexcités. Je finis La Vie courante de François D’Haene.

7 avril
Je finis La Double nuit du lac, de Julien Burri. Le ciel est laiteux, la terrasse est couverte de poussière de sable jaune, nous sommes survolés par l’air saharien. Ce sont toujours des atmosphères singulières, on a l’impression que le temps ralentit, quelque chose de ouaté, qui apaise et inquiète en même temps, comme quand il neige. Je passe voir ma mère, mes sœurs. Je finis Une Forteresse de roseaux, de Corinna Gepner.