30 décembre
J’ouvre un œil à 6h07, puis l’autre peu après 8h. Et je me lève à 9h21, à l’heure à laquelle j’aurais aimé rentrer de ma course.
Je lis le titre d’un article en anglais qui affirme « Laisser son chien renifler lors d’une promenade le calme et l’aide à découvrir son environnement ». C’est un peu ma méthode ça, finalement, et ce à quoi j’aspire, renifler calmement mon environnement.
La maisonnée se réveille par vagues : E. et ses amies qui ont dormi à la maison, puis F., puis C.
Je cours 50 minutes. J’essaie de renifler mon environnement : le coureur qui me double à deux reprises au gré de ses fractionnés, celle que je croise à l’aller et double à mon tour au retour, ceux que je salue d’un signe des doigts, ceux qui répondent, ceux qui me snobent ostensiblement, les familles à vélo et les baladeurs de chiens qui prennent toute la largeur du chemin, ceux que tu frôlent et que tu surprends, quelques collègues matinaux.
Tarte au chèvre et crudités.
Je ne sais pas quoi faire de ce journal.
Je nettoie le poêle des restes de la flambée d’hier et je relance un feu.
Soupe de légumes, croque-monsieur, salade.
Nous regardons Argo, de Ben Affleck.
Je mets du temps à m’endormir, j’ai comme des palpitations.
31 décembre
Je me réveille à 9h20.
Il est temps que l’on récupère un filtre de percolateur qui fonctionne et que l’on puisse de nouveau utiliser la machine parce que le café préparé dans la cafetière à piston n’est vraiment pas terrible.
Huîtres, œuf à la coque et mouillettes, clémentines.
Je plains le vendeur de boîtes de jeux de société qui attend le client dans sa cabane de Noël, dans le froid et juste à côté de la sono du marché qui diffuse à plein volume des chants de saison sirupeux accompagnés d’interminables nappes de synthé. Nous faisons mine de nous intéresser à son stand et ne lui achetons rien.
Le fromager de la rue n’est pas ouvert, le fromager du marché est fermé, on se passera de bons fromages ce soir.
Je prépare une soupe minestrone. Et des chocolats chauds à partir des « bombes chocolatées » offertes à Noël, pour les liquider.
Nous réveillonnons de trucs à tartiner (foie gras végétal, tartare d’algues), d’une copieuse minestrone, puis de glaces. Nous dansons, jouons, discutons. Quelqu’un tire des pétards avec une heure d’avance. Minuit : plié.

L’an 25
Au fond, il n’y a qu’un livre à écrire. Ce serait le livre d’une année. Il s’appellerait du numéro de cette année. L’an tant. On y trouverait simplement, exhaustivement, dans l’ordre chronologique d’écriture, tout ce qui aura été écrit au fil de cet an, à commencer par le journal, entrecoupé (j’allais écrire éclaboussé) de toutes les fictions poreuses, incertaines, et imparfaites, lancées sur le chemin. Rien ne se finirait jamais, comme dans la vie rien ne finit jamais (sauf à la fin). Et à la fin, on repartirait du début, avec un nouvel opus, ouvert sur le début de l’an neuf.
Guillaume Vissac, Fuir est une pulsion, 071124
1er janvier
J’ouvre un œil et me lève à 9h20.
Le premier article lu est un marronnier, » Ce qui change au 1er janvier 2025″, qui inaugure la longue collection des marronniers de janvier :
- le décompte des voitures brûlées lors dans la nuit du 31 au 1er, et la réaction des autorités
- ce qui nous attend cette année en littérature, cinéma, séries…
- un point sur mercato d’hiver : quels joueurs sont vendus dans quels clubs, et pour quels montants ?
- les soldes d’hiver (avec les éternelles questions : trop de soldes ont-elles tuées les soldes ? reste-t-il encore des affaires à faire ?)
- les vœux du président aux corps constitués (tout le monde s’en fout),
- les vœux du président à la presse (tout le monde s’en fout),
- la rentrée littéraire de janvier
- les nominations aux Victoires de la musique (quel artiste est le plus nominé ? quelle place est accordée au rap ?)
- le Dakar qui s’achève dans un désert lointain (on ne sait même plus où se court le Dakar.)
- la sélection des Césars (les grands absents, ceux qui sont partis pour tout rafler, l’absence de parité…)
- le Grand prix d’Angoulême (la crise de la bande dessinée, les auteurs qui meurent de faim, l’absence de parité…)
- les nouveaux étoilés du Michelin (les promus, les déchus)
- …
Ce qui change au 1er janvier : je remplace dans son cadre le calendrier sérigraphié des marées 2024 par un nouveau, millésimé 2025, et je remplace sur la porte de la cuisine le calendrier annuel Plein Temps Libre. Dans un an, comme les précédentes années, il sera couvert de petits post-it « Rdv ortho », « Réunion HdV », « Portrait MdE » et autres. D’ailleurs, C. colle déjà dessus des dizaines d’événements programmés.
Je cours 51 minutes. Il fait un vent glacial.
Sur le brise-lames de rochers à distance du chemin où je cours, au milieu de la vasière qui se dévoile à marée basse, un chien aboie avec insistance. Il est seul sur cet îlot de pierre et on perçoit sa détresse. Nous sommes plusieurs à l’apercevoir au loin, petite tâche marron sur l’enrochement gris foncé. J’arrête ma course. Tout le monde semble se demander comment il a pu arriver ici et surtout, comment l’en délivrer. Avec le froid et la marée montante, c’est à coup sûr un piège mortel. Des gens semblent prendre son sauvetage en charge, je reprends ma course. Au retour, le chien tremble dans le coffre d’un break. Il est hagard, transi de froid, trempé, manifestement en souffrance. Quelqu’un est allé le chercher en traversant la vasière à pied, on distingue ses pas profonds dans l’épaisse masse de glaise.
Je commence l’année en mi-lourds, ma seule résolution sera de passer – et de me maintenir – en super-moyens.
Il faudrait que je reprenne mes petites publications papier.
Je m’étonne toujours des personnes qui prennent soin de préciser « professionnel(le) » derrière leur métier, comme ce matin dans « comédienne professionnelle ». J’ai déjà rencontré « DJ professionnelle » et « écrivain professionnel ». Pour le coup, je trouve que ça fait amateur et que ça instille le doute sur le professionnalisme de la personne.
France Culture pose la question : « Numérique : nos sociétés ont-elles le choix ? » Je me pose la question depuis quelques temps. Le problème est que j’écoute la réponse en streaming sur mon ordi.
On sort les roses des sables et le sachet de bonbecs que j’avais achetés hier midi pour hier soir et oubliés entre-temps. Mon super-moyen intérieur me dit « N’y touche pas. » Mais mon mi-lourd domestique n’y résiste pas. Victoire par KO, le sachet de bonbecs ne s’en relève pas.
Je reçois un mail de vœux de Denis. Il y joint une photo, prise lors d’une promenade familiale dans les Vosges. Sur un sentier couvert par le givre, son petit-fils salue le photographe en souriant. En arrière-plan, à l’aboutissement probable du chemin, la cime des sapins est dorée par le soleil. Dans cette ambiance winter is coming, l’image de cet enfant donne matière à espérer.
Nous finissons la minestrone.
Nous regardons Le Pianiste, de Roman Polanski.
2 janvier
Je me réveille à 8h37.
Premier article lu au lit, une « carte blanche » de Véronique Ovaldé sur Haruki Murakami. Rien de notable.
Je me lève à 8h54.
Le rideau s’ouvre sur un vrai beau temps pourri : la pluie est grosse, le vent fort, il fait froid. Tout en écrivant ces premières notes, j’ai envie d’envoyer un message à toute la maisonnée leur disant « Restez au lit, enroulez-vous dans vos couettes, ne vous levez surtout pas ! » mais ce serait prendre le risque de les réveiller, et qu’ils se lèvent.
Je lis la notice Wikipédia de Véronique Ovaldé. Je ne sais plus si j’ai déjà lu un de ces romans. Il semble que non, ou j’ai oublié.
Parce qu’il me trotte en tête depuis que je l’ai lu, j’archive numériquement le passage concernant Barthes dans la chronique déjà citée de Guy Bennett dans Diacritik, qui fait parfaitement écho à certains de mes questionnements quant à la tenue de ce journal :
« Comme expérience d’écriture […], ces chroniques sont pour moi une façon de faire parler […] les voix très diverses qui me composent. En un sens, ce n’est pas “moi” qui les écris mais une collection, parfois contradictoire, de voix… »
puis,
« À chaque incident rapporté, […], je me sens entraîné (par quelle force – ou quelle faiblesse) à lui donner un sens (social, moral esthétique, etc.), à produire une dernière réplique. Bref, ces chroniques risquent sans cesse d’être des “moralités”, et de cela je suis mécontent. »
En lisant Python, de Nathalie Azoulay, je suis arrêté par la phrase suivante : « Je suis certaine que Valéry [Paul Valéry] aurait adoré coder. » Je trouve l’affirmation un peu facile, mais surtout, je me dis que la formulation se prête magnifiquement à un exercice de génération combinatoire, en faisant varier trois éléments : un énonciateur (« je suis certaine »), un auteur tutélaire mort (« Valéry ») et un énoncé le raccrochant à notre époque (« coder »). Au débotté, cela pourrait donner des phrases comme « Il semble évident que Perec se serait passionné pour les algorithmes de recommandation » ou « On voit très bien l’usage que Levé aurait fait de ChatGPT. » C’est gratuit, ça ne mange pas de pain et surtout ça permet d’imaginer quels récits pourraient permettre d’aboutir à des affirmations aussi péremptoires.
Un mail me rappelle que les vacances sont terminées et qu’il serait temps que je me remette au boulot si on veut pouvoir envoyer la prochaine newsletter dans les temps.
J’ajoute une « batteuse professionnelle » à ma collection de professionnels professionnels.
On peut soutenir sans conteste que Kafka aurait voulu tout connaître des process de gestion d’une expérience-client.
Nous ne sommes que deux sur cinq à être débout pour déjeuner, il fait moche et nous avons la flemme de cuisiner. Je réchauffe ce qui reste des haricots blancs ayant servi dans la minestrone et j’y ajoute un œuf au plat. C’est triste mais ça suffira. J’ai toujours considéré, sans doute injustement, que les haricots blancs étaient à ranger parmi les aliments tristes, de ceux qui ne réveillent aucun appétit.
J’affirme ici sans qu’aucun doute soit permis que l’auteur de Bartleby s’affligerait de nos réunions en visio.
Je compare la liste de lectures de Guillaume Vissac à la mienne, que j’ai cessé de tenir cette année. Nous avons dix lectures en commun. Je n’en ai qu’une avec le Top 20 des lecteurs du Monde. Me concernant, ce qui surnage dans le bouillon de mes lectures 2024, c’est Signes des temps, de Christophe Manon ; Paris, Musée du XXIe siècle – le dix-huitième arrondissement, de Thomas Clerc, et… c’est tout ? Non, bien sûr que non, mais les autres titres nécessitent un détour par ma bibliothèque, alors que ces deux-ci, non.
Personne ne peut nier que Borges aurait fait grand cas de l’ubérisation de nos vies.
Pizza quatre fromages, pizza aux poivrons, flammekueche végé.
Considérons avec certitude que Joyce explorerait avec gourmandise toutes les facettes du micro-entreprenariat.
Nous regardons Gondola, de Veit Helmer.
Il semble évident que Calvino se piquerait d’influer sur les réseaux sociaux.
3 janvier
Je me réveille à 8h10.
Premier article lu, un portrait de Camille Cottin dans Le Monde. Je ne vais pas en retenir grand chose, sinon qu’elle a préféré négocier le cadeau d’une moto à une opération de chirurgie esthétique, et qu’elle a accepté de changer le titre initial de son spectacle (« Jewish Cock »), pourtant adapté d’un livre de Katharina Volckmer que l’article me donne envie de lire, pour prévenir toute réaction épidermique. Je trouve ça triste, mais vu la traque de toute espèce de nuance dans le débat public, je le comprends.
Je cours 30 minutes. Pendant ces 30 minutes, dix mails tombent dans ma boîte. Je prends ma douche et j’en supprime neuf, qui sont des ajustements d’un travail pour lequel j’ai fait ma part et qui ne me concerne plus.
Guillaume Vissac tombe toujours à point :
il ne faut jamais rien me dire tant que je n’ai rien sous la main : comme je ne m’intéresse à rien, je ne retiens rien.
L’ambiance est à la reprise du travail. Je cherche à ouvrir des dossiers que l’on m’a envoyés avant les fêtes sur un site de transfert de fichiers et, évidemment, tous les liens ont expiré. Je suis obligé de les redemander à mes interlocuteurs, révélant ainsi que je n’ai rien foutu des vacances et que je m’y mets à la dernière minute.
Carottes râpées, pois chiches au cumin, pommes de terre vapeur, cœurs d’artichaut, câpres, fruits.
Nous sommes heureux d’accueillir dans notre foyer un nouveau filtre de percolateur et une nouvelle souris sans fil, l’un et l’autre en parfait état de fonctionnement et de service.
Nous allons nous promener, R., F. et moi. À hauteur de la capitainerie, nous bifurquons vers le cimetière mérovingien, puis nous nous dirigeons vers la butte qui surplombe les marais au nord et la baie au sud. Nous rentrons par la plage, en nous demandant si les oiseaux qui jouent dans l’écume sont des gravelots ou des bécasseaux. Je ne prends pas de photo, je remplace par la description d’une photo telle que pourrait en proposer une intelligence artificielle :
< peut-être une photo de bécasseaux courant dans l’écume >
Je cherche dans la grande quincaillerie des petits écrous à ailettes et des vis de diamètre 5 et de longueur 2,5. Y en a pas. Je cherche une lime fine. Y en a pas. Je prends des bûches.
Faux poulet poulet frites fruits.
Je termine Python, de Nathalie Azoulay. Un petit marque-page du service de presse précise que « cet ouvrage paraîtra en librairie le 4 janvier 2024. » Je le lis presque à date anniversaire.
4 janvier
Premier œil ouvert à 4h49, second à 6h30. Je lis un article sur les bavards impénitents dans Le Monde, et je me rendors. Lever à 8h03.
Je cours 50 minutes dans la brume. Je croise ou double davantage de coureurs et coureuses qu’un samedi habituel. Ça sent les bonnes résolutions. Je croise même mes voisins.
Pâtes et tofu fumé, fruits.
Il pleut toute la journée. Je fais juste une incursion à la médiathèque pour rapporter et emprunter des bouquins. La médiathèque est une solderie permanente : elle désherbe toute l’année et il est possible d’acquérir des livres pratiquement neufs pour 1€. J’hésite à acheter un roman de Nathalie Azoulay mais je me ravise.
Lessives, étendages, popote, lecture.
Je reçois un mail avec un nouveau lien vers le dossier en ligne que j’avais laissé expirer. Un samedi après-midi ? Mais les gens ne s’arrêtent donc jamais de travailler ? Je prends toutefois bien soin de télécharger les fichiers avant que le lien n’expire à nouveau, ce qui fait que, moi aussi, je travaille un samedi, alors que je porte un soin scrupuleux à ne jamais m’y résoudre.
Je lis la petite chronique de Nelly Monnier sur l’évolution des noms de commerces et ça me fait évidemment penser à mon vieux blog, dont je n’ai rien fait.
La nécrologie de Claude Allègre dans Le Monde, longue, précise, documentée, sent vraiment la viande froide. Elle devait attendre depuis longtemps dans le frigo du journal.
Purée de légumes, champignons.
5 janvier
Je suis debout à 8h35, mais suis-je réveillé ?
Survol des titres. Premiers articles lus, une chronique, « Le populisme est aussi une crise de l’éducation », puis la nécrologie d’Howard Buten.
Je reçois deux mails matinaux : l’annonce, par les éditions L’œil ébloui, du dévoilement, sous quinzaine, des six prochains titres du projet éditorial Perec 53 ; le programme hebdomadaire de la Maison de la poésie, lisible, en lettres blanches sur fond noir. Il doit y avoir quelque part un graphiste en rage qui rumine sa détestation de ces imbéciles de lecteurs, insensibles à ses effets d’écriture blanche sur fond blanc.
Je lis une interview de Peter Singer dans Le Monde. Les implications morales, sociétales, politiques de la dernière question, et la réponse de Singer, me semblent vertigineuses :
Vous avez créé votre double en intelligence artificielle (IA), capable de répondre à votre place aux questions que vos lecteurs vous envoient. Vous survivra-t-il ?
C’est un point très intéressant. Je pense que oui : mon IA continuera à être capable de donner mon point de vue éthique aux questions longtemps après que je serai parti. L’idée me plaît. En trois mois environ, il y a déjà eu 70 000 messages échangés. Elle est plutôt bonne. Elle n’a jamais vraiment commis d’erreurs grossières sur mes opinions. Elle est un peu plus prudente que moi, adoucit certaines des choses les plus controversées que j’ai dites et écrites. Mais elle n’a jamais dit quelque chose dont je pense catégoriquement : « Non, c’est faux. » Bien sûr, la mode peut changer, il est possible que mes opinions n’intéressent plus personne. Mais si elles intéressent encore après ma mort, il n’y a pas de raison de ne pas continuer à faire vivre cette IA.
J’attends devant la vitrine « traiteur » du fromager, à une extrémité du stand. La crémière me demande de prendre la queue à l’autre extrémité. Je me rends à l’autre extrémité, où personne ne fait la queue. La crémière me rejoint et me demande ce que je désire. Je lui demande un plat qui se trouve dans la vitrine « traiteur » et elle m’indique qu’il faut la suivre à l’autre extrémité pour lui indiquer la quantité. Je m’exécute. Je suis aussi coulant qu’un camembert.
Brunch du dimanche : haricots blancs sauce tomate, œufs mollets ou durs, salade, carottes râpées, pois chiches au cumin, fruits.
Je lis tout l’après-midi.
Tarte aux champignons et écrasé de pomme de terre (qui n’est pas une purée). Je rajoute un reste de faux lardons et un autre de gorgonzola dans l’appareil. C’est très bon.
Soudain, dans le salon, sortie d’on ne sait où, une guêpe.
Je termine La Vie des spectres, de Patrice Jean.
Je ne trouve pas le sommeil.
