Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 3 – Brazil, Bartleby, butternut

13 janvier
Je suis réveillé à 6h10, je me lève à 45. Je dois faire le carillonneur pour toute la maisonnée, qui se couche à pas d’heure et n’arrive pas à se réveiller le matin. Je trouve très tentante l’idée de ne réveiller personne et de voir ce qui se passe.

Je cours 51 minutes. Je m’entends à deux ou trois reprises murmurer des petits « putain » de saisissement tant le coucher de lune, le lever du soleil, le ciel pastel, les reflets dorés dans la vasière, une fine couche de givre sur les dunes offrent des lumières émouvantes. Je peux me passer de musées, d’expos, d’installations, de performances tant que je peux assister à ça. Je le pense vraiment. L’idée d’une œuvre me suffit, et je ne ressens pas le besoin de l’éprouver directement, physiquement, mais la sensation de courir seul dans un tel paysage, aucune expérience intellectuelle ou littéraire ne peut la remplacer.

Un mail conjoint de l’URSSAF et de la CAF, qui conjuguent leurs efforts pour me fliquer et tentent de m’appâter avec un morceau de fromage qui s’appelle RSA. Ça me fait penser au premier article lu ce matin dans Le Monde, sur le déploiement à grande échelle et à toute vitesse, hors de tout contrôle, de la reconnaissance faciale au Royaume-Uni, avec déjà de premiers abus, de premières erreurs, des personnes accusées à tort par la machine et poursuivies par des exécutants humains zélés, qui font ainsi la preuve que nous sommes parfaitement disposés à nous faire dociles soutiens des robots, robots nous-mêmes. Ce n’est pas 1984, c’est Brazil, la banale absurdité du mal.

Je boucle un à un, tranquillement, les articles que je n’ai pas pu remettre plus tôt. L’avantage des gros retards, c’est qu’ils n’ont pas de limites. J’en abuse.

Denis m’écrit pour me faire partager un dialogue lunaire avec une éditrice, afin de l’ajouter à notre collection Bouvard et Pécuchesque de réponses d’éditeur.

Réponse de Sophia, qui approuve son portrait.

Ratatouille et œufs au plat.

J’attends 40 minutes sur une aire de covoiturage un minibus qui ne viendra pas.

J’aurai vu le soleil à son lever et à son coucher, et la lune également.

Curry de légumes et riz basmati.

14 janvier
Le réveil me réveille à 7h00.

Les toits, les pare-brise des voitures sont couverts de givre. Je ne cours pas le mardi, mais je crois que j’aurais eu la flemme.

Sur le conseil de R., j’ai installé hier soir une extension sur mon navigateur internet qui refuse automatiquement toutes les propositions de cookies lors de la consultation d’internet. Magie, finis les « Je refuse », « Je décline », « Continuer sans accepter ».

Je file au marché acheter des fruits et des légumes. Je m’offre un croissant, hors de prix, et que je n’apprécie pas autant que je l’aurais pensé.

Je teste un vieux projet, pour une vieille idée de mise en page, et je n’apprécie pas autant que je l’aurais pensé.

J’envoie une facture, avec une pointe d’amertume.

Pois chiches. Champignons.

Je reçois une rafale de mails en quelques minutes. Tous mes commanditaires se sont donnés le mot pour me contacter au même moment. Retouches sur un article, retouches sur un autre. Je n’ai rien fait de la journée et je me retrouve maintenant à devoir gérer plusieurs choses. Je préfèrerais ne pas.

Je lis Le Matricule des Anges derrière la baie vitrée. Dans un article sur Deux ou trois choses dont je suis sûre, de Dorothy Allison, je repère cette citation :

« L’élément central de ma vie, c’est d’être née en 1949 à Greenville, en Caroline du Sud, fille bâtarde d’une jeune femme blanche issue d’une famille désespérément pauvre, qui avait arrêté le collège l’année précédente, travaillait comme serveuse et avait eu quinze ans tout juste un mois avant de me donner naissance. »

Je trouve l’amorce : « L’élément central de ma vie, c’est… » particulièrement stimulante. Il faudrait que j’essaie d’y répondre.

Arrive toujours un moment dans l’après-midi où je me demande ce que j’ai déjà fait de ma journée et bien souvent, même en ayant fait quelque chose, je me dis « Je n’ai quand même pas fait grand chose. » Je suis Bartleby à temps partiel.

Je survole à toute vitesse un bouquin sur la libération des poches de l’Atlantique pour un article à rendre la semaine dernière. Je l’enverrai demain.

Hamburgers végé maison, frites. Fruits.

Le voisin doit pousser sa chaudière, on entend une vibration inhabituelle dans le salon.

Je relis le soir des trucs écrits le matin, et ça me semble absolument sans intérêt, alors que j’étais très content de moi en les écrivant.

15 janvier
Aucune idée de l’heure qu’il est quand j’ouvre un œil. 4h10, ce n’est pas ce que j’espérais. Je compte une première fois jusqu’à 500, puis jusqu’à 300 et je me perds, puis jusqu’à 100 et je me rendors. Je me réveille à 7h et me rendors. Je me réveille à 7h05 et je me lève.

Je cours 51 minutes. C’est toujours beau et givré. Quand j’entame mon retour, mon ombre démesurément longue pointe vers la lune, ce qui veut dire que je suis pile sur le chemin de l’axe terre-lune. Pas pile au milieu évidemment, même si je ne parviens pas à me représenter dans quelle proportion je suis plus proche de la lune que du soleil. Le seul humain que je croise, c’est à quelques rues de la maison. Sur la plage, il y avait quand même quelques promeneurs de chiens.

Je ne me souviens plus du premier article lu.

Après l’ultime coup de fil qui me fournit toutes les informations manquantes, je boucle enfin les derniers articles mis en attente toute cette semaine. Les délais intenables n’ont pas été tenus, mais les articles ont été rendus.

Carottes râpées, petites omelettes.

J’attends un retour sur les articles, qui ne viendra pas.

Nous allons à la médiathèque, je prends un livre dont je pressens qu’il va me tomber des mains, et un autre que j’ai déjà lu, juste pour aller picorer des passages. La médiathèque est pleine de vieux qui jouent au bridge.

Nous allons nous promener sur la plage. Il fait froid mais beau, il y a plein de bécasseaux qui s’enfuient devant l’écume. Il fait le froid idéal pour enfiler mon vieux pull islandais, et rien que pour ça, l’hiver vaut le coup.

Le bouquin dont j’entame la lecture est écrit comme on écrirait du stand-up, ponctué de blagounettes agaçantes.

J’aime bien m’apercevoir des changements imperceptibles de la durée du jour. C’est aujourd’hui, à 17h34, dans une rue parfaitement lumineuse, que je perçois que le jour est déjà plus long qu’il y a quelques jours.

Je me lance dans un gratin de légumes de saison : carottes, butternut, patates, poireau et oignons, un peu de crème liquide, un peu de Comté, et c’est bon.

L’étudiante qui m’avait sollicité la semaine dernière pour être membre du jury d’un concours d’éloquence ne lâche pas l’affaire : elle m’appelle pour savoir : un, si je ne connaîtrais pas quelqu’un à lui conseiller ; deux, si je ne serais pas dispo pour le second tour du concours. Je suis un peu cueilli à froid et je nioui-ninonne sans conviction.

16 janvier
Dans quel état me prend le réveil ? Je ne sais pas mais quand il sonne, j’ai l’impression qu’il avait déjà sonné et que je m’étais rendormi. Réveil, ce n’est jamais que le mot-valise de rêve + éveil.

Premier article lu : un article sur les Assises nationales de la mise en scène. J’apprends lors de cette lecture l’existence de la SNMS, et pense qu’on doit souvent d’abord lire SNSM. Ne reste plus qu’à créer la Société Nationale de Mise en Scène des Sauvetages en Mer et à annoncer cette SNMSSM par SMS et la boucle sera bouclée. Ou la Société Nationale de Sauvetage de Mise en Scène ?

Pendant que le café coule dans le mug, je pense que le livre a tenu, malgré les prédictions apocalyptiques d’il y a quelques années, et qu’internet et les réseaux sociaux n’ont finalement fait qu’ajouter des mots à la masse de mots qui se publiait déjà, et qu’au contraire, il y a de plus en plus de livres, quand il en faudrait de moins en moins, et que le livre que j’ai commencé hier parle d’un écrivain qui n’arrive plus à écrire, et qu’un article lu ce matin faisait la recension d’un livre dont les premiers mots sont « Je n’écris plus », premiers mots qui sont précisément ceux d’un texte que j’écris au fil de l’eau depuis plusieurs mois, et le café a fini de couler dans le mug.

Petites patates bouillies et cœurs d’artichauts.

Dans la boîte aux lettres, un courrier adressé m’informant de l’ouverture prochaine de mon magasin Shopix, accompagné d’un petit catalogue me montrant tout ce qu’il va m’être possible d’acquérir prochainement : un rallonge pare-soleil, un coin à fendre, un serre-bûches luxe, une bâche à bûches, des stop-taupes solaires, une mangeoire à pédale, un treuil mouflé, un soufflant dégivreur, un cric rouleur, des double bourrelets. Quand j’étais enfant, ces catalogues de merdouilles me fascinaient.

Je termine la lecture de Développement personnel, d’Olivier Bourdeaut, le genre de bouquin que j’ai envie de relire avec une paire de ciseaux, pour ne conserver que les quelques phrases qui m’ont fait sourire et balancer tout le reste. Dans le cas présent, il ne resterait pas grand chose.

Toujours un moment de flottement en milieu d’après-midi, où il est trop tôt pour se dire qu’il est trop tard pour commencer quelque chose, et trop tard pour commencer quelque chose.

Je file au vernissage de l’expo de Nelly Monnier et Eric Tabuchi. Je ne suis jamais à l’aise dans un vernissage, où je ne viens pas a priori pour papoter, donner des nouvelles, m’enquérir des nouvelles des autres, encore moins manger des olives et boire du vin. J’arrive à discuter avec les artistes, ce qui est déjà bien. Plusieurs personnes m’abordent en me demandant si je suis photographe. Je me sors mal de cette question puisque je ne suis pas photographe mais que, pour ces gens, le seul travail qu’ils ont pu voir de moi est une expo photo.

17 janvier
Je me réveille à 5h30 et je ne me rendors pas. Je ne me lève pas non plus, j’attends que mon réveil sonne pour me lever, en veillant à ne pas me rendormir.

Premier article lu : une arnaque sur fond de voyance, ce qui semble déjà redondant. Les conseils de voyance sont administrés suivant des préceptes marketing, et automatisés. Le vent démultiplie la force du vent, à une puissance industrielle.

Par ailleurs, je lis un autre article sur une action coup de poing des relecteurs-correcteurs, qui parlent d’un « effondrement de leur volume d’activité ». Ça signifie que dans cette autre industrie de la parole, il y a de moins en moins de boulot et je vois très bien de quoi il retourne puisque je subis à mon petit niveau cet effondrement. En soi, ne plus perdre de temps à rédiger des textes que des machines peuvent désormais rédiger pourrait me satisfaire, si mes conditions matérielles de subsistance n’étaient pas directement affectées. L’autre parole, plus artisanale, ne me rapporte rien.

Un mail matinal, au moment où j’écris. J’ai le secret espoir qu’il vient de Pologne et qu’il est porteur d’une bonne nouvelle, mais il vient de mon opérateur de téléphonie et il est porteur d’une facture.

Les cantonniers de la ville passent ce matin avec leur brûleur à gaz pour cramer toutes les adventices. En matière de végétalisation, la ville a pour modèle Attila : rien ne doit repousser. Deux fois par an, ils arrachent ou brûlent tout, sans distinction.

Je cours un peu plus de 50 minutes.

Je teste des galettes végétales, à base de patates, carottes et butternut râpées. C’est pas trop mal mais il manque un truc, des herbes, des épices, du fromage… quelque chose.

Je passe à la librairie pour la première fois de l’année et la première fois depuis bien longtemps. Il était temps d’acheter moins de livres.

Je paye 50 centimes pour aller pisser.

Nous nous rendons au vernissage de Pier, second vernissage de l’année et de la semaine, une manière de record. Nous croisons Laurent, j’embrasse Christelle, je salue quelques vieilles têtes connues, dont au moins une qui était au vernissage d’hier. Je m’éclipse rapidement.

Soupe de légumes et tartines au fromage.

Je rattrape in extremis dans mes spams la réponse à ma candidature pour la résidence en Pologne : « We regret to inform you…« 

18 janvier
Je me lève à 7h45.

Je cours 51 minutes.

J’improvise une tarte aux oignons, accompagnée des restes de galettes aux légumes et de chou rouge d’hier

Je lis tout l’après-midi Des milliers de ronds dans l’eau, de Claro, en essayant d’entretenir un feu dont les bûches se consument davantage qu’elles ne flambent, ce qui nuit au caractère éminemment contemplatif d’un feu.

L’échec de ma candidature pour la résidence de création en Pologne fait son lent travail de sape. Ça se cumule avec la baisse de volume et de revenus de mon boulot alimentaire, les silences-type des éditeurs, les personnes que je sollicite pour des projets et qui ne prennent même pas la peine de répondre, les ateliers d’écriture qui sont à l’arrêt. J’en ai marre, je crois. J’envisage sérieusement d’arrêter d’écrire. Ça ne sert à rien, c’est ingrat, c’est décevant.

Soupe et cake aux légumes.

19 janvier
2h02. Le bourdonnement de la chaudière des voisins est parfaitement perceptible. Évidemment, je n’entends plus que ça. Je me rendors vers 3h. Je me réveille à 9h04.

Premier article lu : une interview de Björk. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu le visage de Björk sans trop d’artifices.

Je passe au marché pour prendre des fruits.

Je broie du noir. J’ai l’impression d’être dans une impasse et de nourrir un sentiment d’échec.

Je prépare des crudités.

Nous allons nous promener dans l’estuaire, je prends des photos. Pourquoi ne peut-on pas se contenter de prendre des photos dans un estuaire ?

Je prépare des pizzas

Un jour sans fin (Nous regardons —).